Panayotis SOLDATOS
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Le Professeur Soldatos publie, depuis 2010 (plusieurs fois dans l'année), des Chroniques d'analyse de l'actualité de l'Union européenne , dans le site web de Paris http://fenetreeurope.com

Chaque fois, la dernière Chronique paraît, également, dans ce site web http://www.soldatos.net  (rubrique CHRONIQUES).
 
 En dehors de ces quelques récentes Chroniques  (2023-2025), ci-après, on pourra trouver l'ensemble des Chroniques de P. Soldatos ( de 2010 à aujourd'hui) dans le site  de leur parution 


http://www.fenetreeurope.com

                                        *************

                                   
                                           Chronique*
                                       du 25 août 2025
 
                                     Panayotis Soldatos

                 Professeur émérite de l’Université de Montréal
               Titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad personam
                          à l’Université Jean-Moulin – Lyon 3


                *Chronique parue, également, le 25 août 2025
                               sur le site web  de Paris   
                               
www.fenetreeurope.com  

                                                     au lien

https://fenetreeurope.com/index.php/analyses/1369-vers-un-processus-de-declassement-de-la-puissance-europeenne-la-mouture-dun-accord-leonin-etats-unis-ue-dernier-refuge-de-lechec-pour-le-vieux-continent
 
« Vers un processus de déclassement de la puissance européenne : la mouture d’un accord « léonin » États-Unis-UE, « dernier refuge de l’échec » pour le Vieux Continent ? »

« L'ambition est le dernier refuge de l'échec » (Oscar Wilde)
« Qui n'a pas les moyens de ses ambitions a tous les soucis » (Talleyrand)
« Peace, commerce, and honest friendship with all nations, entangling alliances with none » (Thomas Jefferson)

Dans le long parcours des CE et de l’UE, l’analyste averti, qui refuse son enfermement dans l’euro-enthousiasme de quiétude béate et le rassurant refrain « L’Europe n’a progressé que par des crises », a moult occasions de constater la fragilité de l’ambition de faire de l’Union une grande puissance, sans oser son « désenclavement atlantique ». En effet, et malgré ses attributs de puissance économico-commerciale, acquis dans la longue marche intégrative depuis les années 1950, l’Europe, placée devant des situations de conflits géoéconomiques et géopolitiques, hésite à s’affirmer, se cantonne dans l’apraxie ou, encore, se résigne à céder le pas à la puissance superposée de son allié outre-Atlantique et à se limiter, éventuellement, à un rôle de suivisme de subsidiarité. En revanche, l’allié américain, protecteur inégalable dans la période de la guerre froide, mais allié pesant, voire dominateur, depuis la chute du mur de Berlin, instrumentalise sa supériorité économique et stratégico-militaire (notamment au sein de l’Alliance), s’ordonne à une finalité, encapsulée par la devise « Make America Great Again », aujourd’hui popularisée par le président Trump, mais déjà établie dans les années Reagan et poursuivie depuis par ses successeurs, et se livre à une course soutenue pour le maintien-renforcement de sa primauté mondiale; aussi, exige-t-il, à cette fin, de l’Europe des assouplissements concessions sur le plan bilatéral et un alignement de solidarité « tous azimuts » sur le plan international, face, notamment, à l’accélération-vélocité de la concurrence mondiale par de nouvelles grandes ou émergentes puissances (Chine, Inde, Russie et autres membres du groupe des BRICS), dont deux (Chine et Russie) sont qualifiées d’ennemies systémiques.
     C’est dans ce « couplage » euratlantique, certes asymétrique et mis sous tension croissante par l’intensification de la politique « America First », que l’Europe est appelée à gérer ses relations économiques et de sécurité avec les États-Unis dans un climat de craintes face à l’actuelle montée du protectionnisme américain et, parallèlement, à l’incertitude sur la permanence de l’engagement stratégico-militaire américain dans la sphère européenne, à l’ère de l’importance grandissante, géopolitique et géoéconomique, de la zone asiatique, avec la Chine, nouvel ennemi systémique et l’Inde, puissance émergente aux alignements encore incertains.
     C’est à la lumière de ces réalités mondiales fluides et de cette ambiance euratlantique incertaine que l’UE a eu à aborder le différend économico-commercial avec les États-Unis et à chercher une entente avec le président Trump par le tout récent accord commercial, hâtivement « ficelé » lors de la rencontre Donald Trump-Ursula von der Leyen, du 27 juillet dernier. Nous l’analyserons, dans ce qui suit, à la lumière de ce couplage asymétrique des deux partenaires (UE- États-Unis), soit dans une approche qualitative et globalisante, laquelle, au-delà des incohérences de contenu et des failles quantitatives des concessions européennes, voit dans cette entente un accord léonin, qui exprime et scelle la superposition de la puissance américaine et la dépendance géostratégique européenne dans le cadre de l’OTAN, alliance déterminée à s’élargir et s’approfondir, voire à réussir son prolongement, dans le temps et dans l’espace (ouvert à l’aire de l’Eurasie), dans cet après-guerre que nous aurions, pourtant, souhaité (aujourd’hui rêvé) de paix et de coopération paneuropéenne, en marche vers l’unification politique du Vieux Continent.
      In fine, il importe ici de souligner que cet accord, aux contours de contenu déjà contestés (les Américains y voyant des engagements définitifs, les Européens, dans l’attente du long processus institutionnel-décisionnel de l’UE, des orientations d’entente, à compléter, notamment, par certaines dispenses sectorielles de tarifs), sera ici considéré comme une marque tangible de l’attentisme européen, de l’impréparation des institutions européennes pour de vraies négociations et de leur empressement à conclure, craignant le pire face aux menaces proférées de tarifs de 35 % et plus, comme aussi aux pressions parallèles pour un certain désengagement du président Trump du dossier ukrainien, en pleine guerre, voire, pour certains, la remise en question du degré actuel de participation de l’Amérique au bouclier sécuritaire euratlantique (à cet égard, la dépendance européenne dans le domaine de la défense accentue l’asymétrie de poids et d’influence des deux partenaires et affaiblit, de la sorte, la capacité de négociation des Européens dans le domaine du commerce et de l’économie mondiale en général).
     A.- Les contours d’un accord commercial « léonin », aux conséquences systémiques multidimensionnelles
     C’est, alors, sans surprise que l’on doive considérer ledit accord-cadre du 27 juillet, « conclu » in cito entre le président américain et la présidente de la Commission européenne: la « carotte », comportant des droits de douane américains de 15% (avec certaines exceptions sectorielles vaguement envisagées), arbitraires toujours, mais inférieurs à ceux des menaces « tous azimuts » proférées auparavant (35% et plus), épargne (provisoirement?) les Européens du lourd bâton de punitions de rétorsion, toujours disponible en arrière-plan de la politique de la Maison Blanche, et renvoie l’Europe à la pensée d’Oscar Wilde sur l’ « ambition de distraction, « dernier refuge de l’échec ».
      Cette approche de politique commerciale américaine, qui rappelle la « politique de la canonnière », soit, ici, l’intimidation par des annonces d’un protectionnisme douanier immodéré, contrevient aux règles du système de l’OMC, certes elliptiques, mais résultant, tout de même, d’un long et ardu processus de recherche de consensus international, et déstabilise les relations commerciales mondiales, et ce en dépit de l’étonnante déclaration dithyrambique de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, y voyant, un "bon accord qui apportera de la stabilité et de la prévisibilité". En effet, en dehors des légitimes objections d’ordre quantitatif sur le niveau protectionniste injustifié de cette imposition tarifaire de la part des États-Unis, ce qui heurte ici l’observateur averti, l’opinion publique européenne, voire les bâtisseurs d’un ordre juridique commercial international (dans l’OMC), c’est cette utilisation de l’arme tarifaire comme instrument de «rétorsion sans objet», soit, en l’occurrence, sans comportement commercial repréhensible de l’UE, en vue de l’obtention de la part partenaire européen des avantages de balance commerciale et, surtout, des gains économiques collatéraux, substantiels : les États-Unis y « forcent » l’UE à s’engager pour des achats de produits énergétiques américains de 750 milliards de dollars, pour des investissements supplémentaires aux États-Unis de 600 milliards, ainsi que pour d’importants achats d’équipement militaire américain.
     Pire encore, nous constatons l’intention américaine d’instrumentaliser, dans l’avenir, ces menaces de protectionnisme commercial et cette imposition de droits de douane, souvent exorbitants, à des fins d’influence directionnelle en politique étrangère et de défense (rétorsion à des fins diplomatico-stratégiques). Citons, à titre d’exemple, la récente apostrophe du président américain à destination du Premier ministre canadien, proférant la menace de recours à des « pénalisations tarifaires » du Canada en cas de reconnaissance d’un État palestinien ou, encore, la menace d’impositions tarifaires élevées, pour des achats (et éventuelles reventes) de pétrole russe, à l’Inde (déjà fait) et à d’autres pays qui y recourraient. Aussi, assistons-nous à une volonté américaine de créer un nouveau, plus élevé, seuil de dépendance européenne en matière économique, énergétique, technologique et militaire, afin de consolider-approfondir l’alignement de solidarité euratlantique de l’UE, et ceci en appui du dessein « Make America Great Again », à destination des grands concurrents géoéconomiques et géostratégiques que sont la Chine et la Russie.
     2° D’aucuns voudraient s’objecter à notre évaluation de la portée de l’accord 27 juillet, au motif qu’il doit, au préalable, se soumettre aux diverses phases d’examen et d’approbation institutionnelle au sein de l’UE et que son contenu, conformément aux récentes déclarations du porte-parole de la Commission, Olof Gill, constitue une entente d’ « intentions globales » et « en aucun cas contraignantes », surtout dans sa partie d’engagements, aux montants colossaux, pour l’achat de produits énergétiques et d’équipement militaire américains ainsi que pour des investissements. Ils s’empressent aussi d’ y ajouter, en reprenant les déclarations du même porte-parole, que « la Commission n’a pas le pouvoir et ne cherchera jamais à obtenir le pouvoir d’imposer quelque chose comme cela ». À cet égard, la réplique est vite venue de la Maison Blanche : le président Trump, considérant l’accord « conclu » et revendiquant ces montants, menace, en cas contraire, le retour à l’imposition de droits de douane de 35%. En somme, est c’est la thèse de notre analyse dans le cadre de cette réflexion, la relation de dépendance économique, technologique et militaire, qui lie l’Europe aux États-Unis, conduirait in fine et inexorablement, à l’exécution de cet accord, dont l’approbation, bien qu’avec critiques et réticences multiformes, sera concédée par les membres de l’UE, pour éviter le pire, soit des droits de douane de 35% et sans exemptions sectorielles significatives ainsi qu’un certain désengagement des États-Unis de la guerre en Ukraine, voire de la sécurité européenne.
     B.- L’ « accord » UE- États-Unis et son insertion dans le long processus d’érosion de l’« Europe-puissance civile », couplé au maintien d’une durable dépendance stratégico-militaire
     Se rappelant la pensée de Victor Hugo « La guerre, c’est la guerre des hommes; la paix, c’est la guerre des idées », on pourrait dire que l’Europe est en train de perdre la guerre des idées.
     En effet, considérant la fragilité de la sécurité européenne de l’après-guerre et l’impératif besoin, d’alors, de confier à l’OTAN la défense du Vieux Continent, on s’ enorgueillit, depuis, du choix européen de s’aligner sur l’ambition d’une Europe-puissance civile /Civilian Power, fondée sur son riche patrimoine civilisationnel et de valeurs sociétales, nourrie de la réussite économique de son paradigme de marché unique et de zone euro, aire de prospérité, et affichant une volonté de défendre les valeurs démocratiques et les droits fondamentaux sur le Continent et de les véhiculer aussi à l’échelle internationale. Or, en ce premier quart du XXIe siècle, avec la gravité et la permanence, dans le voisinage eurasiatique de l’UE, de conflits régionaux aux prolongements internationaux (notamment : seconde guerre d’ Irak; guerre en Afghanistan; conflits dans la Transcaucasie; désintégration et conflits en Syrie; crise de Chypre; conflit israélo-libanais; conflit israélo-palestinien; guerre de Gaza, guerre en Ukraine), l’Union n’a pas pu et, surtout, n’a pas su y jouer un rôle de médiation, d’arbitrage et de pacification, demeurant souvent aphone, confuse et inefficace, contrecarrée, de surcroît, par la Russie et surpassée par les États-Unis qui l’ont de facto écartée de ces sphères conflictuelles ou maintenue dans un rôle de subsidiarité et de suivisme.
      Aussi, ce pâle profil de puissance civile de l’UE dans ces conflits se cristallisa-t-il fort bien dans deux d’entre eux, la guerre en Ukraine et le conflit israélo-palestinien, dans sa nouvelle phase de guerre de Gaza. L’effacement et le suivisme de l’Union devant le leadership de croisade américaine dans le dossier ukrainien et sa procrastination, voire son aphonie, dans celui de Gaza, sous-tendus, de surcroît, par l’ambivalence de la posture européenne devant ces deux conflits, posture de « deux poids et deux mesures » sur le plan de la défense du droit international (respect du droit humanitaire, protection des minorités, interdiction de changements de frontières par la force, voire par des conquêtes territoriales) ont écarté tout espoir de médiation européenne réussie, voire conduisirent à une perte d’influence et de crédibilité internationale.
     1° Dans le premier cas, celui de la guerre en Ukraine, l’Union, surprise par le retour belliqueux de l’Amérique du président Biden (« America is back ») et sa volonté d’accélérer, « quoi qu’il en coûte », l’admission de l’Ukraine dans l’OTAN, a perdu son leadership économique de puissance civile dans cette région (leadership auparavant exercé par des aides européennes au développement et à la stabilisation du pays, dans le cadre de l’accord d’association, antichambre à l’adhésion, et par la préparation, certes sur le long terme – vu les retards de développement économique et les phénomènes de corruption au pays – , de cette adhésion à l’Union) et fut, par la suite, de facto écartée du dossier politico stratégique lors des pourparlers bilatéraux échoués, entre les États-Unis et la Russie, en février 2022, perdant, de la sorte, son rôle directionnel de médiation de pacification et la maîtrise du processus de développement socioéconomique de l’Ukraine. Ainsi « bousculée » l’Union s’est précipitée de promettre l’admission accélérée de l’Ukraine (admission forcément laxiste, vu l’impréparation du pays, eu égard aux critères d’adhésion du TUE) et fut, aujourd’hui, entraînée à investir dans une industrie d’armement de guerre, sans mentionner, ici, la contribution de reconstruction qui lui sera, en majeure partie, « léguée » dans un puits sans fond (l’estimation, certes provisoire, vu la poursuite de la guerre, s’évalue à 500 milliards d’euros sur 10 ans).
     2° Dans le second cas, celui de la nouvelle irruption au Moyen-Orient avec la guerre à Gaza, l’UE est demeurée aphone (vu les cacophonies en son sein) pendant près de deux ans, sans capacité d’intervention humanitaire, de réelles sanctions économiques vis-à-vis d’Israël, voire de pacification, sous condition, certes sine qua non, de libération des otages israéliens. À cet égard, comme nous l’avons déjà évoqué, l’approche de l’Union de « deux poids et deux mesures » face à la guerre en Ukraine (l’UE a adopté, à ce jour, 18 paquets de sanctions contre la Russie) et celle à Gaza (entre autres, incapacité de procéder à la suspension de l’accord d’association avec Israël) décrédibilise tout rôle d’intervention efficace de la « diplomatie » européenne, suivie de sanctions, dont le silence est, désormais, en opposition avec ses propres valeurs et droits fondamentaux, proclamés dans les traités de l’UE et sa Charte des droits fondamentaux (l’ancien haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell a fortement critiqué cette apraxie de l’Europe en affirmant que « ceux qui n’agissent pas …pour mettre fin à ces violations du droit international, alors qu’ils en ont le pouvoir, s’en rendent complices. C’est malheureusement le cas des dirigeants de l’Union européenne et de ses États membres », in The Guardian, le 1eraoût).
     C.- En l’absence de volonté de se doter des moyens de son ambition pour une stratégie géopolitique de continentalisme européen souverain, l’Europe périra-t-elle dans le « refuge de l’échec »?
     1°Le risque de pérennisation du schéma de l’absurde : l’« Europe, géant économique et nain politique » L’ambition d’une stratégie géopolitique de continentalisme européen souverain concorde avec les enseignements de l’Histoire : celle-ci ne nous révèle pas, en effet, des paramètres de rationalité qui postuleraient la permanence et l’alignement pérenne d’intérêts dans la vie des alliances internationales, surtout dans des cas d’asymétrie de dépendance et d’appartenance géopolitique distincte (ici, référence à l’Amérique et à l’Europe); bien au contraire, elle nous éclaire suffisamment sur la fluidité des alliances, leurs intempéries internes de conflits, leurs constellations changeantes.
     Dans cet ordre d’idées, une réelle autonomisation de l’Europe par rapport à l’Amérique et à l’Alliance atlantique ne représenterait point une anomalie de l’histoire et répondrait, justement, à la logique de Thomas Jefferson qui renchérit « peace, commerce, and honest friendship with all nations, entangling alliances with none ». Dans cette optique historico-politique, les hésitations européennes en matière de désenclavement atlantique et d’accélération de la marche de l’UE vers l’Europe-puissance multidimensionnelle, entre le monde et les États-Unis, en disent long sur les déboires de la puissance civile européenne, dans le domaine du dialogue économique mondial et des interventions en faveur de la résolution pacifique des conflits internationaux-régionaux; il en découle une dépendance européenne de déclassement de puissance que le récent « accord léonin » Trump-von der Leyen est venu illustrer, voire accentuer, faisant du Vieux Continent une « Europe-espace », exposée, tel un « Gulliver empêtré », aux rivalités des grandes puissances mondiales.
     Aussi, et malgré les errements de l’Europe, ne serait-il pas superfétatoire de conjecturer sur la rationalité essentielle de la concrétisation du rêve d’une « Europe-grande puissance multidimensionnelle », entre le monde et les États-Unis, et de contempler ainsi l’«art de l’impossible ».
     2° La rationalité d’une stratégie géopolitique de continentalisme européen souverain face au dessein de primauté mondiale des États-Unis datant des années Reagan et, aujourd’hui, en actualisation « tous azimuts » (« America First ») À la lumière de la reprise et de l’intensification d’une politique étrangère et de défense américaine, susceptible d’assurer la primauté mondiale des États-Unis (« America First »), il nous paraît rationnel le réexamen européen de l’Alliance atlantique, voire (depuis l’échec de l’«approche des deux piliers de l’OTAN ») de l’option de désenclavement atlantique. À cet égard, la conclusion « au forceps » du récent accord UE- États-Unis, avec son contenu « léonin », devrait agir comme élément catalyseur, pour une salutaire prise de conscience, au niveau des dirigeants et de l’opinion publique de l’Europe, de l’anomalie d’un couple » euratlantique fortement asymétrique et de ses risques de pérennisation : la fulgurante ascension commerciale et, au-delà, économique de la CE/UE (marché unique, union économique partielle, zone euro) s’accommode mal avec la volonté américaine de conserver le contrôle géopolitique et géostratégique de la sphère européenne, voire de le prolonger vers l’aire asiatique.
     Pour preuve de ces risques en cascade, la volonté de la politique de superposition de la présidence américaine, qui tente de dicter-imposer à l’Europe, en vue de la finalité « America First » : des concessions commerciales asymétriques, telles que celles contenues dans ledit accord du 27 juillet dernier; des contributions à l’OTAN d’un niveau élevé (5% du PIB), qui hypothèque à la fois les moyens financiers à consacrer au dessein d’une défense européenne autonome et le déploiement urgent et primordial d’autres politiques européennes (macroéconomiques, sociales, énergétiques, environnementales, régionales); des élargissements hâtifs et laxistes de l’Union (penser, notamment, aux dossiers de l’Ukraine, de la Moldavie et de la Géorgie) dans une finalité géostratégique américaine de renforcement du « cordon sanitaire » autour de la Russie, sans égard aux finalités économiques et d’unification politique de l’Europe et au traité de l’Union (TUE) qui prévoit de fort rigoureuses conditions préalables à l’admission; l’endiguement de la montée économique chinoise et le déraillement de tout approfondissement quantitatif et qualitatif de la coopération sino-européenne (penser, pourtant, aux possibilités de diversification des relations économiques de l’Union, vu la volonté chinoise de déploiement économique eurasiatique, entre autres, par l’intensification des échanges et des investissements en Europe ainsi que par le dessein d’ « opérationnalisation structurelle » de la « route de la soie » et de son volet maritime, avec une présence chinoise dans les financements et opérations portuaires); le respect de politiques et normes américaines d’extraterritorialité (penser, en vertu de cette étrange extraterritorialité du droit américain, aux sanctions commerciales, économiques et financières, imposées aux personnes physiques et aux entreprises, notamment européennes, qui voudraient coopérer avec des pays en «guerre commerciale» ou dans une autre situation conflictuelle avec les États-Unis); l’évitement d’interventions européennes autonomes de la puissance civile que représente l’UE (médiations, arbitrages, rôles directionnels, entre autres, dans le cas de la guerre en Ukraine et du conflit du Moyen-Orient), autres que les aides européennes aux « après-guerre reconstructions »; leur vision des relations mondiales (notamment : de celles bilatérales avec la Russie et la Chine; de celles multilatérales avec les BRICS, l’ASEAN etc.).
     Aujourd’hui, le souci des États-Unis, grande puissance aux ambitions de suprématie mondiale et aux prises, en termes géostratégiques et géoéconomiques, avec ses deux principaux ennemis systémiques que sont la Russie et la Chine, est de s’assurer d’un comportement de loyauté et de « solidarité contrôlée » de ses partenaires économiques et alliés militaires européens, sans aucun risque de « décrochage » géopolitique, le tout dans une vision américaine globalisante de primauté géopolitique transcontinentale (de l’Atlantique au Pacifique) (penser, par exemple, au déploiement sécuritaire Indo Pacifique, appuyé sur la relance du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité /Quad (Japon, États-Unis, Australie et Inde et à la conclusion de l’alliance militaire AUKUS :Australie, Royaume-Uni, États-Unis).
     En revanche, l’impératif de passage de l’Europe économico-commerciale à l’Europe grande puissance multidimensionnelle est dicté par l’évolution contemporaine de la constellation des pôles de grandes puissances et, parallèlement, par l’incompatibilité des finalités du processus d’intégration européenne et de ses besoins et ambitions propres, avec le déterminisme volontariste que recèle l’objectif « America First » (datant de la présidence Woodrow Wilson et « revisitée » depuis le président Ronald Reagan par les messages, aujourd’hui actualisés « Make America Great Again » et « America is back »). À cet égard, réussir simultanément ou, préférablement en préalable, d’importantes avancées dans la voie de l’unification politique du Vieux Continent (en termes institutionnels-décisionnels et de nouveaux transferts de compétences nationales à l’UE), permettrait à l’Europe l’amorce d’un processus de contrôle autonome de sa sphère géopolitique et de ses réseaux de coopération et d’alliances : par exemple, dans une impérative quête de diversification de relations, l’intensification des liens économiques avec la Chine et les autres pays des BRICS, quoique, aujourd’hui, contrariée par les Américains, est, précisément, cruciale pour une Europe fort dépendante des États-Unis et en quête logique de nouvelles aires commerciales, économiques, technologiques. Car, une Europe sortie de sa dévastation des années 1940 et avérée capable d’accepter la rationalité du paradigme « révolutionnaire » de Jean Monnet, proposant un processus d’intégration socio-économique en marche « étapiste » vers l’unification politique, ne pourrait pas (ne devrait pas) se soumettre à l’irrationnalité d’une fidélité euratlantique asymétrique, statique, « coûte que coûte », au risque de perdre son âme intégrative, de rater le grand rendez-vous de l’histoire, celui d’un Continent pacifié, prospère et à la défense souveraine de ses valeurs humanistes et du droit international, aujourd’hui en érosion inquiétante, affligeante.
     In fine, l’Europe occidentale du temps de la guerre froide vivait dans la dépendance de protection sécuritaire (bouclier américain, alliance atlantique) et, parallèlement, s’épargnait de lourds budgets de dépenses militaires, s’investissant dans le développement du marché unique, de la zone euro, de l’Union économique partielle, aux retombées de prospérité bien connues. Or, aujourd’hui, elle constate que sa puissance économico-commerciale ne lui assure pas un traitement favorable de la part de son protecteur américain, devenu dominateur, ni une défense autonome de ses intérêts géopolitiques et géoéconomiques, en Europe et dans le reste du monde. Ce « décalage » et ce schéma de subordination et de « découvert » conduiront-ils les Européens à une prise de conscience de la valeur intrinsèque et extrinsèque d’une indépendance « tous azimuts », dans ce monde de conflits et de crise de l’ordre international, de choc de puissances économiques, de guerres d’influence multiformes, de course à la primauté mondiale? « Je le souhaite plutôt que je ne l’espère » (Thomas More, L’Utopie).


                                           Chronique*
                                      du 17février 2025  
 
                                     Panayotis Soldatos

                 Professeur émérite de l’Université de Montréal
               Titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad personam
                          à l’Université Jean-Moulin – Lyon 3


       *Chronique parue, également, le 17 février 2025
sur le site web  de Paris   
  
www.fenetreeurope.com  

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https://www.fenetreeurope.com/index.php/analyses/1367-leurope-puissance-la-fin-dun-reve-dans-une-demarche-de-sisyphe
 
L’Europe-puissance : la fin d’un rêve dans une démarche de Sisyphe ?

                                                                             Un jour tout sera bien, voilà notre espérance ;
                                                                                                    Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion (Voltaire)
                                                           « L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence                                                                                                                    déraisonnable du monde » (Albert Camus)
 
        Après plus de sept décennies de construction européenne, aux succès économiques incontestables, mais aux échecs en proportion dans les domaines de la préservation de l’unicité régionale et géopolitique de l’UE, d’une part, de l’intégration politique et de défense, d’autre part, échecs  jugés ici irréversibles, malgré les affirmations velléitaires du leadership européen et ses fuites en avant, force est de constater une double déviation : éloignement progressif de la finalité intégrative centrale de l’idée européenne de l’après-guerre, celle d’un Continent politiquement uni; fin du rêve d’une Europe-puissance multidimensionnelle, comportant nécessairement une défense autonome. À ce propos, le verrons-nous dans la suite de cet essai de réflexion, « les faits sont têtus » (Mark Twain) et, ajouterions-nous, les perceptions « manipulables ».
        En effet, le processus de construction européenne dans l’après-guerre nous révèle des approches théoriques et de praxis qui s’entrechoquent, voire se contredisent sous l’influence d’orientations théoriques-idéologiques et d’intérêts sociétaux demeurés inconciliables et oscillant, dans la littérature spécialisée et la praxéologie,  à l’intérieur d’un continuum comportant, notamment, le fonctionnalisme, le néo-fonctionnalisme, l’Europe des États, le souverainisme supranational européen, le fédéralisme. Dans cette réalité de pensées et de paradigmes d’application, obscurcie par les ambivalences systémiques d’ordre institutionnel-décisionnel (niveau national et européen), les influences externes de rapports de force de superpuissances, l’attentisme béant des optimistes et la procrastination paralysante des pessimistes, l’Union européenne, système jadis innovant, du temps des Communautés européennes, évolue en subissant l’érosion croissante de ses traits supranationaux, les arythmies d’un processus d’élargissement laxiste et erratique vers des pays aux fragilités systémiques (asymétrie  et hétérogénéité économique, positionnement géopolitique parfois extraeuropéen, éventails gouvernementaux vulnérables aux pressions des extrêmes de l’échiquier politico-idéologique), les servitudes d’une dépendance stratégico-militaire au sein de l’Alliance atlantique :  aussi, peine-t-elle à se frayer un chemin stratégique de grande puissance dans sa propre sphère géopolitique et au-delà, se cantonnant  dans un suivisme euratlantique sous forte  influence directionnelle américaine.
       Pareil phénomène d’érosion et de rendez-vous manqués de finalité de puissance renvoie aux pathologies perceptuelles et structurelles que l’actuel leadership européen, essentiellement velléitaire et de vision déficitaire, ne saurait cacher. D’où notre souhait de mettre en lumière, dans cet essai de réflexion, les principales pathologies, longtemps manifestées mais toujours niées, sinon dissimulées, du processus d’intégration européenne, cristallisées, aujourd’hui, dans une Union en trajectoire perturbée. Il s’agit, essentiellement : de l’incapacité de défendre l’unicité géographique de l’Union européenne et de circonscrire ainsi rigoureusement ses frontières géopolitiques et géostratégiques, due à une mouvance de praxis ambivalente entre le continentalisme de la construction européenne et la plus vaste intégration  euratlantique aux prolongements eurasiatiques (1°); de l’éloignement définitif du rêve d’intégration politique du Vieux Continent(2°); de l’acceptation majoritaire, au sein de l’Union européenne, de l’ inextricable, jugé irréversible,  lien de dépendance  stratégico-militaire  vis-à-vis des États-Unis (3°).
​
       1° L’abandon de la logique d’une intégration européenne à l’intérieur de stricts contours géographiques, géopolitiques, civilisationnels

       Les pères de l’Europe ont beaucoup insisté sur l’unicité géographique de l’intégration régionale amorcée par les Communautés européennes et suivie par l’Union européenne, y voyant à la fois une condition constitutive essentielle, de cohésion initiale (politique, socioéconomique, culturelle) et une spécificité téléologique ultime, celle de la propulsion, par étapes, du Vieux Continent, gravement éprouvé par les deux grands conflits mondiaux, au statut de grande puissance politique, protectrice de son patrimoine civilisationnel et maîtresse de son développement et destin historico-politique.
        Or, l’interpellant phénomène de longévité de l’OTAN, système militaire, initialement  conçu pour la défense de l’aile occidentale du Continent dans une Europe fracturée et menacée par la puissance soviétique, mais prolongé, dans l’après-guerre froide, par la ferme volonté américaine de maintenir son leadership euratlantique et de l’étendre, au besoin, vers  une sphère géopolitique mixte, soit eurasiatique (face à la Russie et à la Chine), et ceci malgré la fin de la division géopolitique européenne Est-Ouest, la réunification de l’Allemagne, l’écroulement-désintégration de l’URSS, la dissolution du Pacte de Varsovie, a poussé le leadership européen vers l’adoption d’une politique d’élargissement de l’Union, hâtif et, bientôt, extracontinental, en évidente violation de la philosophie et des règles afférentes des traités. En effet, la presque concomitante adhésion à l’OTAN et, sous influence directionnelle américaine conséquente, à l’Union européenne, des pays de l’Est européen, dans ce second cas en violation des critères (de leur lettre et esprit) d’éligibilité des traités (démocraties naissantes et fragiles, avec, souvent, des élites hâtivement convertis au libéralisme politique; économie de marché à la stabilité incertaine et aux performances déficitaires; reliquats de corruption des « anciens régimes ») a altéré l’unicité géographique et la logique géopolitique de continentalisme du processus d’intégration européenne, avec une UE articulée, désormais, au projet américain d’endiguer, voire d’encercler la Russie (candidatures de l’Ukraine, de la Moldavie), pouvant même aller au-delà, vers cette région eurasiatique transcaucasienne, vu la candidature de la Géorgie et le souhait d’adhésion manifesté par l’Arménie et, peut-être demain, l’Azerbaïdjan, poumon énergétique pour l’Europe, sans oublier la Turquie, comportant aussi une vaste aire asiatique (pays en négociations d’adhésion « gelées »).
         En somme, cette vision d’une construction européenne se prolongeant vers des contrées asiatiques, dans le périmètre d’une Russie contournée, voire encerclée (abandon de l’approche  gaullienne d’une Russie européenne, dans son image d’une Europe de « l’Atlantique à l’Oural », aujourd’hui périmée), met fin à l’unicité géographique, géopolitique et civilisationnelle de l’intégration européenne, ce souci prononcé d’homogénéité sociétale, manifesté, dans l’après-guerre, par les pères fondateurs de l’intégration européenne; elle l’enclave, par ailleurs, dans la logique d’une inextricable alliance de politique étrangère et de défense  avec les États-Unis, alliance dont l’asymétrie ne favorise en rien la finalité d’une Europe-puissance qui maîtriserait son  destin historico-politique.

       2° La « de facto » utopie de l’unification politique du Continent

       Sans vouloir refaire l’historique de l’intégration européenne, force est de relever sa finalité politique, dans une logique de pragmatisme systémique, surtout à l’ère de grandes puissances étatiques.
        En termes de philosophie politique, le dessein intégratif de Jean Monnet était sous- tendu par un impératif de dépassement des souverainetés nationales dont l’extrême vulnérabilité fut révélée dans la destruction apocalyptique de la Seconde Guerre mondiale. La mise en commun de droits souverains dans un cadre institutionnel-décisionnel supranational, parut, alors, comme étant l’incontournable approche  de lancement du processus d’intégration  du Continent, inscrite, par ailleurs, dans une méthode étapiste, qui  ne versait pas dans une idéologie de fédéralisme classique immédiat, compte tenu des vieilles réalités nationales des États concernés, mais faisait preuve de pragmatisme utilitaire et d’optimisme de progression intégrative ultérieure: partage croissant de compétences, fusion progressive d’interdépendance des activités socioéconomiques et perforation escomptée des frontières économiques, dans un encadrement institutionnel-décisionnel supranational (CE/UE), inspiré du schéma des pouvoirs publics étatiques mais demeurant, pour un temps requis de « socialisation politique », en-deçà de la structure étatique de fédéralisme; d’où le pari d’enchaînement dynamique, le socioéconomique à la charpente institutionnelle supranationale, d’abord, le politique après », voulu et illustré dans cet appel du préambule des traités ( ici du TUE), « à poursuivre le processus créant une union sans cesse plus étroite entre les peuples de l'Europe » (appel à finalité politique, obstruée  toujours par le Royaume-Uni, dans un comportement constant qui mena au Brexit).
        Dans cet ordre d’idées pragmatiques, l’élargissement-approfondissement prévu, en crescendo, des compétences socioéconomiques initiales des CE, sous l’impulsion intégrative des institutions européennes, d’ordre gouvernemental (exécutif supranational de Bruxelles), législatif (Parlement européen, élu au suffrage universel) et  judiciaire (Cour de Justice de l’UE), laissait, alors, espérer, voire prévoir, l’enchaînement  utilitaire vers un renforcement institutionnel à caractère fédéral, répondant aux impératifs de cohérence-efficacité-rapidité d’une économie intégrée et alimenté par la convergence processuelle (articulation-agrégation) des intérêts nationaux, la socialisation des élites dirigeantes au sein des institutions de l’Union, le développement d’un « vouloir vivre ensemble » des populations, d’abord utilitaire et, par la suite, affectif (sous-tendu par des sources culturelles-civilisationnelles communes).
       Malheureusement, ce processus, potentiellement de fédéralisation, se heurta, de façon croissante, à un autre processus politique, celui de l’éveil des nationalismes moribonds du Continent européen de l’après-guerre immédiat, avec, également, aujourd’hui, des sursauts extrémistes chez plusieurs États membres, faisant du fédéralisme politique d’une vie sociétale commune un objectif inatteignable, une utopie de spécialistes, un rêve d’intellectuels évanoui.
       Cette fin de rêve d’unification politique est attribuable, l’avons-nous évoqué (supra), à l’éclatement géographique d’une UE prématurément élargie aux confins du Continent et tournée, également, vers des contrées asiatiques, à la faveur d’une approche laxiste d’admissions, soit sans aucun respect des conditions intégratives sine qua non, d’unicité géographique, d’homogénéité socioéconomique et de symétrie de développement démocratique. Aussi, l’Union ne pourra-t-elle pas, à l’horizon rationnellement prévisible, avec bientôt plus d’une trentaine de pays, former un seul État fédéral, surtout que les nationalismes du passé, souvent teintés d’extrémisme, connaissent, aujourd’hui, une résurgence, souvent agressive, et que nous sommes ainsi loin de l’espéré dépérissement de l’État-nation pour une réelle unification politique du Continent.   
       Même en deçà d’une construction fédérale de l’Europe, située, aujourd’hui, au niveau d’un idéal obscurci,  les perspectives  de réforme des traités dans le sens  de l’élargissement des compétences de l’Union et de l’approfondissement politique de ses  institutions sont sombres : quelques déclarations velléitaires timides en la matière ne suffisent pas pour oublier l’échec de ratification du Traité établissant une Constitution pour l’Europe,  repêché in extremis et a minima par le traité de Lisbonne.
       En somme, quelle procrastination léthargique de plus de sept décennies d’intégration européenne dans une Union qui refuse l’évident et urgent impératif d’unification politique et de défense européenne autonome, face à ses concurrents mondiaux, grandes puissances étatiques de classe mondiale, aux tendances, voire aux positions hégémoniques et en lutte pour une unipolarité systémique internationale ou, à défaut, pour un duopole étouffant, excluant l’Europe!  Quel gâchis!


        3° Le refus de l’UE d’investir le champ régalien d’une politique de défense autonome

       Le refus obstiné de démystifier la pertinence de l’OTAN dans notre siècle, cette servitude structurelle qui hypothèque toute tentative de défense européenne autonome, plusieurs décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide qui s’en suivit, sous-tend notre analyse explicative et suggestion prescriptive sur « l’obsolescence programmée » de cette alliance. Bien qu’en nette opposition avec les positions dominantes en la matière, il importe, croyons-nous, de décrypter ici l’actuelle réalité géopolitique et reconnaître que l’Alliance atlantique, institutionnalisée-intégrée dans sa version militaire de l’OTAN, représente une distorsion, délibérée par les uns, tolérée par les autres, de la réalité géopolitique de l’après-guerre froide et renvoie l’intégration militaire autonome, voire l’unification politique de l’Europe aux calendes grecques.     
       a.- En effet, la participation active et directionnelle des États-Unis dans la défense de l’Europe de l’après-guerre, conduisant à l’avènement de l’Alliance atlantique et de son dispositif institutionnel de l’OTAN, résultait du vaste et profond affaiblissement de l’État-nation européen (institutions politiques, économie, capacité militaire de défense) et répondait à l’évidente et profonde insécurité de la population:  une Allemagne divisée et  une  Europe dévastée, amputée de sa partie Est et menacée par la pression communiste interne (crise socioéconomique et action idéologique et sociopolitique des partis communistes et des forces apparentées dans plusieurs pays de l’Occident européen) et externe (celle-ci émanant de l’URSS et, par la suite, aussi de son alliance hégémonique du Pacte de Varsovie), tel fut le sombre tableau de ces années d’après-guerre immédiat, incitant au recours au bouclier américain, déployé dans le cadre de l’OTAN, dans une alliance, alors, forcément asymétrique et largement hégémonique.
        L’établissement de l’Alliance atlantique marque le départ d’une nouvelle politique étrangère et de défense des États-Unis, aux assises téléologiques plurielles d’un interventionnisme directionnel et  de superposition : présence militaire américaine sur le Continent; intégration militaire verticale et asymétrique (dans l’OTAN); en concomitance temporelle, contribution économique de reconstruction de l’Europe (Plan Marshal, précédant de peu l’Alliance atlantique), mais permettant, également, une influence directionnelle américaine sur le système européen et les États concernés,  prélude de pénétration économique et de dépendance sociopolitique (des analyses économiques ont souligné le caractère subsidiaire de ce Plan et ses effets fort limités sur l’économie des pays récipiendaires, sans, certes, nier l’effet utilitaire immédiat, celui d’une réponse à aux besoins essentiels criants de la population européenne) ; subtiles interventions politiques, dans le  cadre multilatéral de l’OTAN, portant sur des  affaires internes des alliés européens, avec le but, notamment, d’influer sur leur politique étrangère et, par ailleurs, de freiner la propagation de courants idéologiques favorables à un net virage vers la gauche, pour éviter, autant que possible, des gouvernements de coalition intégrant des forces communistes; stratégie d’endiguement (« containment ») de  la marche, directe ou indirecte, de l’URSS vers l’Ouest, dans la sphère des Balkans et au-delà; défense de cette  structure pyramidale, voire asymétrique et hégémonique de l’OTAN et refus, par la suite,  de sa restructuration équilibrée, et ceci même dans la période des années 1960 qui connaissaient un début de détente après la crise des missiles de Cuba. C’est, d’ailleurs, cette omniprésence en politique interne et européenne de l’OTAN qui incita le général de Gaulle à annoncer, en 1966, le retrait de la France de la structure de commandement militaire intégré et à poursuivre la politique française de force nucléaire autonome (des cas d’interventions américaines d’influence dans les affaires politiques françaises, internes et internationaux, sont à l’époque évoqués comme appui explicatif additionnel de cette forte réaction du président français).
        b.- Dans la foulée de ce parcours d’après-guerre et le passage, depuis les années 1990 à une éclaircie de fin de guerre froide, l’Europe, aussi étrange, voire irrationnel que cela puisse paraître, demeure toujours inextricablement liée au bouclier de l’OTAN, à cette alliance asymétrique et sous contrôle militaro-stratégique des États-Unis, malgré l’évidente péremption, aujourd’hui, des conditions de son établissement initial. De surcroît, force est de s’étonner que le changement radical du paysage européen, non seulement au niveau des rapports dits Est-Ouest, mais aussi eu égard aux grandes avancées économiques de l’UE, n’ait pas pu entraîner la fin de l’OTAN ou, au moins, sa refondation égalitaire entre l’Europe et l’Amérique du Nord. À ce propos, le président Macron avait parlé de l’«état de  mort cérébrale »  de l’OTAN, pour s’opposer à des prolongements d’actions en dehors du périmètre européen, mais, surtout, pour instiller des interrogations sur la pertinence de la longévité de l’Alliance et, corrélativement, pour favoriser la réflexion sur l’alternative d’option, soit  une défense européenne autonome.
        Que l’on nous permette, alors, d’insister, ici, sur le profond changement de la situation européenne que nous venons d’évoquer. En effet,  vu le  contexte de l’après-guerre froide, marqué par la chute du mur de Berlin et,  dans la foulée, dès l’entrée de la décennie 1990, par les événements, en cascade, de dissolution du Comecon et du Pacte de Varsovie ainsi que de dislocation de l’URSS, la rationalité de politique internationale suggérerait que, faute d’espoir de restructuration égalitaire de l’OTAN, l’UE, élargie et d’un poids de grande puissance économique, puisse, en toute logique, songer sérieusement à l’approfondissement politique de son système  institutionnel-décisionnel et à l’élargissement de ses champs de compétences, pour couvrir, notamment, de façon autonome, le champ régalien de la défense, dans ses aspects de « hard power » (stratégico-militaire), découplé des États-Unis : il s’agirait, en effet, d’élaborer et suivre ses propres options géopolitiques et géoéconomiques de grande puissance, pour protéger à la fois ses acquis d’intégration économique et monétaire, ses frontières extérieures, ses positions et réseaux économiques à l’étranger qu’elle ne pourrait pas confier, toujours et obligatoirement,  à une coopération euratlantique, espérée bienveillante mais dépendant de l’accord conditionnel des États-Unis. En somme, pareille autonomisation ne représenterait point une anomalie de l’histoire!
        c.-Alors, diriez-vous, comment interpréter divers démarches, projets, réformes, et déclarations de défense européenne de l’UE, durant notre quart de siècle? Pour y répondre, arrêtons-nous un instant  sur les plus récents efforts, dont la Boussole stratégique pour renforcer la sécurité et la défense de l'UE au cours de la prochaine décennie, adoptée par le Conseil en mars 2022, en tant que plan d'action susceptible de renforcer la politique de sécurité et de défense de l'UE d'ici à 2030, et l’actuel Livre blanc sur la défense, en préparation avancée par la Commission et devant « faire le point sur les lacunes capacitaires de l’Union, détailler les potentiels outils de financement à mobiliser et définir un plan de production industriel ».
        En réponse, force est d’affirmer que nous n’y voyons pas de stratégie pour une défense européenne, commune et autonome par rapport à l’OTAN, mais, plutôt, des  tentatives (les dissensions sur le contenu et les modalités de  la mise en œuvre de ces deux efforts demeurent) de réponse aux réalités conjoncturelles apparues durant la guerre en Ukraine et  confirmant le rôle d’appoint de l’UE à la politique américaine face à ce conflit, véhiculée sous couvert de l’OTAN, une politique, d’ailleurs, qui, depuis l’accession à la présidence de Donald Trump, ne pourrait que confirmer-renforcer cette influence directionnelle  pesante venant d’outre-Atlantique et ce rôle de subsidiarité de l’Europe.
        En effet, le déficit de contenu intégratif et d’autonomie européenne de cette tentative de sursaut européen témoigne du manque factuel d’originalité-créativité de Bruxelles : ces deux démarches (Boussole et Livre blanc, comme aussi toutes les autres initiatives de mobilisation, institutionnalisation et financement en cette matière) ne constituent point un plan stratégique holistique et du long terme, car étroitement liées  au déroulement de la guerre en Ukraine, et ne dessinent nullement les contours et la substance d’une défense au service de la définition et de la protection d’une sphère géopolitique autonome de l’UE, à l’ambition de grande puissance, et, par ailleurs, ne réussissent, ni osent envisager  le désenclavement de l’Europe de la subordination asymétrique de l’Alliance atlantique.
         - Sur le plan du contenu, on y trouve, notamment, le développement accru et accéléré d’une « industrie de guerre » (en accord avec la récente déclaration du nouveau Secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, qui appelle les Européens  à « passer à un état d’esprit de temps de guerre et à donner un coup de fouet à la  production et aux  dépenses en matière de défense »), par le renforcement des mécanismes européens de défense et de sécurité et l’injection de centaines de milliards d’euros, suivant un processus de réarmement aux facettes de financement multiples, soit : i) la réaffectation de fonds européens non dépensés, comme le fonds de relance pour la pandémie; ii) l’ assouplissement  des règles de dépenses des fonds de cohésion; iii) la réorientation des actions de la BEI pour le développement économique, l’incitant à des investissements en armement; iv) une  éventuelle levée de fonds par l’émission d’euro-obligations, dans un emprunt collectif de plusieurs centaines de milliards d’euros (on parle de 500 milliards d’emprunt collectif); v) des dérogations aux règles macroéconomiques de rigueur budgétaire et de dette extérieure, en exceptant des dépenses de défense lors du calcul des déficits excessifs, budgétaires et de dette; vi) l’organisation  d’un marché commun de l’armement pour les achats des États membres, avec, toutefois,  à cet égard, une grande controverse au sein des Vingt-Sept, la France insistant sur le besoin d’achats de produits  de défense créés dans l’UE et d’autres (notamment la Pologne) demeurant tournés vers des marchés extérieurs et, surtout, vers  celui des États-Unis, ce qui rend, pour le moment, cette politique de réarmement et de marché commun de l’armement favorable aux produits américains, vu leur avance technologique dans le domaine mais aussi la crainte des pays européens de contrarier les Américains et susciter l’adoption de mesures protectionnistes de leur part (notamment, des droits de douane « punitifs » qu’« affectionne » tant  le président Trump).
 
       Notons, in fine, que dans cette quête de nouvelles dépenses de l’UE (de plusieurs centaines de milliards d’euros, en particulier en cas d’endettement collectif par la voie d’euro-obligations), pour atteindre les objectifs du Livre blanc, sans, pour autant y chercher un résultat d’autonomie (par rapport à l’OTAN), il importe aussi de considérer, de l’aveu même du Conseil européen, que « ces dernières années, les dépenses totales en matière de défense consenties par les États membres de l'UE, de même que les investissements consacrés à la défense, ont considérablement augmenté: en 2024, les États membres ont dépensé, selon les estimations, 326 milliards d’euros en faveur de la défense, les investissements dans le domaine de la défense grimpant quant à eux jusqu'à 102 milliards d’euros » (Séance de réflexion informelle des dirigeants de l'UE, 3 février 2025). Que dire, alors, de l’énorme impact restrictif d’un tel volume de dépenses pour la défense, en bonne partie tournées vers la guerre en Ukraine, sur la capacité de dépenser aux chapitres des politiques socioéconomiques, environnementales et humanitaires de l’Union ainsi que sur la maîtrise d’une rigueur macroéconomique déjà compromise?
 
         - Quant au volet d’autonomie vis-à-vis de l’OTAN, la carence est évidente, avec une UE qui se rallie à la thèse sur l’inextricabilité des liens de la défense européenne avec les politiques et les stratégies de l’Alliance atlantique, ainsi que le soulignent les prises de position et les démarches de consultation UE-OTAN, au moment même de la préparation  à la fois de la Boussole stratégique et du Livre blanc sur la défense : dans le cas de la Boussole, nous avons l’exigence de sa compatibilité avec le déploiement stratégico-militaire de l’OTAN, consignée par une déclaration  commune UE-OTAN, à l’instar de celles du passé, rendues nécessaires à chaque petit pas de développement de mécanismes européens de défense et de sécurité, pour les légitimer et prévoir  le cadre de leur harmonisation-coopération  avec l’Alliance (à  preuve, la réunion des ministres de la défense de l’UE, au lendemain même de la remise du document de la Boussole  au Conseil de l’UE, avec le secrétaire général de l’OTAN pour  un échange de vues sur le partenariat stratégique UE-OTAN  et sur ces nouveaux champs de coopération); pour ce qui est du Livre blanc, la Commission souligne que « la piste la plus ambitieuse, dénommée Défense et sécurité communes, prévoit la définition progressive d'une politique de défense commune de l'Union, conduisant à une défense commune sur le fondement de l'article 42 du traité sur l'Union européenne. La disposition existante permet à un groupe d'États membres d'aller de l'avant en matière de défense européenne.  Dans le cadre de ce scénario, la protection de l'Europe deviendrait une responsabilité de l'Union et de l'OTAN dont chaque partie tirerait profit. » (c’est nous qui soulignons)!
           Ajoutons à ce nœud gordien de défense euratlantique, l’exigence du Président Trump pour une contribution à l’OTAN, s’élevant à 5% du PIB de chaque pays, ce qui, évidemment, limite les moyens financiers des Européens pour le développement de leur propre dispositif de défense autonome.
          d.- On ne pourrait, toutefois, pas conclure cette partie de notre réflexion sur l’alignement dépendant, voire forcé  et «  à chaud » de l’Europe sur la politique de défense des États-Unis, sans constater, également, et en corrélation, l’atonie-paralysie du rôle de puissance civile (« Civilian Power ») de l’UE, rôle de diplomatie, de médiation et de défense des valeurs civilisationnelles du socle intégratif européen face à certains grands conflits de l’ère : l’Union, qui menait ses relations avec l’Ukraine dans le cadre d’une association économique en crescendo, antichambre à l’adhésion ultérieure du pays à l’Union, a perdu l’influence directionnelle sur ce pays à la suite de la priorité impérative conférée par les Américains au dossier de son admission dans l’OTAN et, faute de rôle de médiation de « puissance civile » dans ce dossier euatlantique, a laissé sa maîtrise aux États-Unis, notamment lors des pourparlers directs avec la Russie et, en particulier, de ceux  à Genève, en janvier 2022 (sur l’épineuse, voire explosive question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, mettant l’Alliance atlantique « aux portes de Moscou »),  dont l’échec a précipité les hostilités militaires et entraîné ainsi l’Europe dans la guerre; de même, l’actuelle crise au Moyen-Orient (Israël, Liban, Palestine, Syrie) est laissée aux soins de gestion des États-Unis, l’UE se limitant à quelques balbutiements atones, sans projet précis de résolution du conflit en cours, dans la bande de Gaza et au-delà, ni  protection, dans la région, des valeurs de sa Charte des droits fondamentaux et des règles du droit international, préférant ainsi rester aux abonnés absents; quant au conflit sino-américain, l’UE s’accommode, aux dépens, du reste, de ses propres intérêts commerciaux, de la ligne américaine de traitement du partenaire commercial chinois en ennemi systémique,  renchérit en termes de mesures protectionnistes et  se refuse à assumer un rôle de « honest broker » de compromis et de conciliation entre ces deux superpuissances.

        En guise de réflexion de conclusion, invitons le lecteur à répondre à une question portant sur le rêve, ici exploré, d’une construction politique et d’une défense autonome de l’Europe : L’UE Sisyphe heureux ou empêtré dans la tâche de l’absurde ? »
 


                                       Chronique*
                                 du 1er octobre 2024
 
                                 Panayotis Soldatos

                 Professeur émérite de l’Université de Montréal
               Titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad personam
                          à l’Université Jean-Moulin – Lyon 3


                *Chronique parue, également, le 1er octobre 2024,
                                     sur le site web  de Paris   
  
www.fenetreeurope.com  

                                                au lien

https://www.fenetreeurope.com/index.php/analyses/1365-decryptage-de-lactuelle-crise-du-regime-de-la-ve-republique-francaise-dans-une-europe-en-trajectoire-perturbee
 
Décryptage de l’actuelle crise du régime de la Ve République française dans une Europe en trajectoire perturbée

« L’âme de la Cité n’est rien d’autre que la Constitution, qui a le même pouvoir que dans le corps la pensée » (Isocrate)
« On ne peut être tué qu'une seule fois au combat, mais plusieurs fois en politique »
(Winston Churchill)
« Nous zigzaguons sur une route bordée de précipices » (le général de Gaulle)
 
Prolégomènes : une crise politico-constitutionnelle qui menace d’éclatement l’outre d’Éole, au risque de prolonger l’odyssée de la vie politique française

       Dans la France de la seconde présidence Macron et de la nouvelle Assemblée nationale issue des élections de juin- juillet dernier (1er et 2e tour), le discours politique des dirigeants gouvernementaux et des responsables des formations politiques ainsi que sa réception par les analystes et les réactions de la population recèlent la cacophonie objective d’une députation concassée et arythmique, mais aussi, et surtout, révèlent un assombrissement  de la réalité politico-institutionnelle post-électorale, reflétée dans le miroir déformant des rigidités idéologiques, des ambitions et arrière-pensées politiques, des incertitudes perceptuelles du public, des intérêts controversés, voire antinomiques.
      Pareille crise sociopolitique aux phénomènes, aujourd’hui, paroxysmiques, éclate dans une période critique du processus d’unification du Vieux Continent,
avec une Union européenne en trajectoire perturbée (entre autres et surtout, par le  Brexit, la pandémie de COVID, la crise énergétique, les dérapages des finances publiques, la floraison de l’extrémisme politique, la guerre en Ukraine et ses grands enjeux et dangers géopolitiques) et tributaire, dans sa marche intégrative, du degré de stabilité politique, de croissance et de compétitivité socioéconomique de ses États membres et, en particulier, de ceux du « noyau dur », dont la France, aux capacités démographiques, politiques, économiques, militaires, stratégiques et de déploiement géopolitique accrues.  Ceci d’autant plus que l’on est en présence d’une fragile conjoncture internationale, avec la résurgence, limitée mais réelle, de la fissure Est-Ouest, la tendance à un leadership hégémonique des États-Unis (« America is back »), l’amorce, d’une « guerre commerciale » avec un nouvel ennemi systémique, la Chine, pointé du doigt par les Américains et progressivement « intériorisé » par le leadership européen. 
        À titre d’exemple de la relation interactive entre la stabilité politique interne d’un pays et la capacité de progression du processus de construction européenne, et pour « déterrer » de vieux souvenirs d’occasions manquées d’intégration, notamment dans le domaine de la défense et de la sécurité du Continent (besoin fortement ressenti dans l’actuelle crise géostratégique en Europe), rappelons-nous, ici, l’échec d’adoption, en France, du traité établissant une  Communauté européenne de défense (CED), dans la cacophonie-paralysie de la IVe République, inscrite dans un  long feuilleton de débats, allant de la présentation du  projet de CED devant l’Assemblée nationale, en octobre 1950, à l’abandon définitif du processus d’adoption du traité, en août 1954, soit dans une saga de près de 4 ans et une succession de 9 gouvernements, ce qui conduisit à la fin du rêve d’une vraie défense européenne, jamais ressuscité, malgré les expédients  et autres fuites en avant des « temps modernes ».
        En somme, et c’est la thèse avancée dans notre analyse, tout retour, direct ou indirect (nous le conceptualiserons- préciserons par la suite), de la France à une variante de régime d’assemblée ne pourrait que réveiller les vieux démons de la IVe République ou précipiter l’éruptive et sisyphéenne quête d’une introuvable VIe République.
 
I. –La lettre et l’esprit de la Constitution de la Ve République sur la nomination du Premier ministre et la polémique d’arguments « conjoncturels » de légitimité : essai de décryptage d’un débat indûment controversé

        1° La réalité constitutionnelle
        Le dispositif constitutionnel de nomination du Premier ministre représente la pierre angulaire de la spécificité mixte du régime de la Ve République. En effet, eu égard à la dimension présidentielle du système, « Le Président de la République nomme le Premier ministre » (art. 8.1 de la Constitution) et, dans la foulée, « sur proposition de Premier ministre, il nomme les autres membres du Gouvernement » (art.8.2.). Il en découle, en toute clarté, la totale liberté juridique du Président dans le choix du Premier ministre et l’absence d’obligation d’investiture parlementaire de ce Premier ministre et de son gouvernement (philosophie de la « confiance implicite ou « présumée »). Cela dit, et c’est ici qu’intervient une deuxième caractéristique fondamentale du régime et qui justifie son appellation de semi-présidentiel, il y a la possibilité pour l’Assemblée nationale de mettre, par la suite, en cause la responsabilité du Gouvernement « par le vote d'une motion de censure […] à la majorité des membres composant l'Assemblée » (art.49), dans une version qualifiée de « parlementarisme négatif » (Pierre Avril). On pourra aussi mentionner, la possibilité offerte au Premier ministre (selon l’interprétation de l’article 49 par de la doctrine, qui penche en faveur du caractère facultatif de cette démarche du Premier ministre), de tester, de façon préventive, la confiance de l’Assemblée et d’engager, lui-même, après délibération du Conseil des ministres, la responsabilité de son gouvernement « sur son programme ou éventuellement sur une déclaration de politique générale »; par ailleurs, en vertu du même article, « le Premier ministre peut, après délibération du Conseil des ministres, engager la responsabilité du Gouvernement devant l'Assemblée nationale sur le vote d'un projet de loi de finances ou de financement de la sécurité sociale » ou, encore, «pour un autre projet ou une proposition de loi par session » (voir l’ article 49.3  et la  révision constitutionnelle du 23 juillet 2008).
       Ce régime reflète la volonté du Constituant de la Ve République, guidée par la doxa gaulliste du discours de Bayeux (« c'est du chef de l'État que doit procéder le pouvoir exécutif ») de s’éloigner de la variante de « régime d’assemblée » de la IVe République, avec sa valse de gouvernements de courte durée (parfois, de périodicité trimestrielle ou semestrielle). Notons que cette prééminence constitutionnelle du Président de la République fut confortée par la réforme de 1962, qui instaura son élection au suffrage universel direct et consolida ainsi son socle de légitimité, voulant que le Premier ministre et son gouvernement soient l’émanation du chef de l’État, qui préside, par ailleurs, le Conseil des ministres.
        2° Une contestation paroxystique « tous azimuts » dans une introuvable cohabitation
        a.- Dans cet ordre d’idées et de dispositions constitutionnelles, on ne peut  que s’étonner devant les critiques à la fois de la fort longue période  de réflexion du président Macron dans l’exercice de sa prérogative exclusive de choix du nouveau Premier ministre (nomination à Matignon de Michel Barnier un peu plus de sept semaines après la démission du gouvernement de Gabriel Attal) et de son refus d’accepter la « candidature » (nos prudents guillemets, car ce terme n’est nullement d’ « inspiration » et de « validité » constitutionnelle) de Lucie Castets, présentée par le Nouveau Front Populaire (NFP), au titre de première force politique de la nouvelle Assemblée, se réclamant d’un régime de cohabitation et du  droit de former le gouvernement, bien qu’éloigné de la majorité absolue dans l’hémicycle (des milieux du NFP ont, alors parlé de procrastination et de mépris jupitérien du suffrage universel). 
      Notre étonnement devant ce positionnement du NFP n’est, certes, pas d’ordre politique (les joutes politiques n’excluant nullement de telles controverses), mais plutôt d’inspiration constitutionnelle et s’abreuve, par ailleurs, dans un évident pragmatisme eu égard à la composition de l’actuelle Assemblée et au lourd climat politique qui y règne. Car, en effet, outre le pouvoir exclusif du Président dans ce choix de Premier ministre, nous nous trouvons  devant l’absence, au sein de l’Assemblée nationale, de parti ou de groupe de partis disposant de la majorité absolue et pouvant ainsi légitimement réclamer la fonction de Premier ministre et la formation du gouvernement, et ceci à l’inverse de la situation produite lors des trois cas de cohabitation sous la Ve République (1986-1988,1993-1995,1997-2002) où une telle majorité de l’opposition imposa au Président la cohabitation, la fragmentation des forces politiques dans l’hémicycle, appelait cette longue réflexion et ces consultations plurielles en vue de l’identification d’une personnalité capable d’atteindre simultanément  trois objectifs : i) réunir autour d’elle une majorité relative et représentative d’un plus large éventail d’opinions politiques (que celui du NFP) ; ii) être capable de générer un consensus pluriel d’élaboration-application d’un programme d’urgence moins clivant, face aux contraintes et échéances politiques et socioéconomiques (nationales et européennes), notamment dans les domaines des  finances publiques, du pouvoir d’achat, de la sécurité interne, de la politique étrangère et de défense, de la conduite de  la guerre en Ukraine; iii) corrélativement et in fine, pouvoir éviter, dans le court et, en cas d’optimisme  « velléitaire », dans le moyen terme, l’adoption d’une motion de censure qui ouvrirait la boîte de Pandore de l’instabilité politique et plus largement sociétale, dans une profonde, alors, crise de régime que l’absence de tradition ou de volonté conjoncturelle de gouvernements de coalition ne saurait épargner.
        b.- Pour ce qui est, plus spécifiquement, de la fragmentation des forces politiques, l’érosion du capital politique des grands partis traditionnels (vu leur longue incapacité-incurie de répondre aux grands défis de la société), l’incessante montée du Rassemblement national (RN) qui, de surcroît, détache et isole dans ses rangs un large segment de l’électorat « mis ainsi en quarantaine » en termes de bassin disponible de recrutement par d’autres forces politiques ou d’alliances politiques (surtout de la droite classique) et le fort éruptif climat de contestation au sein de la population, dès le début du second mandat présidentiel d’Emmanuel Macron, contestation, du reste, déjà « en marche » durant sa  première mandature (début du « détricotage » de sa crédibilité par le mouvement des Gilets jaunes et, également, l’intense opposition à un premier projet de réforme des retraites), ont accentué l’érosion de l’équilibre des institutions de la Ve République et contribué, dans la foulée, à l’usure du capital politique de ce Président, aujourd’hui en fin de course politique (malgré les années de mandat restantes). Dans ce contexte, toute quête de réforme du paradigme d’une Ve République en position défensive ne devrait, croyons-nous, ébranler sa logique initiale de longévité constitutionnelle et de stabilité politique, surtout que le climat politique actuel, conflictuel et profondément clivant, ne saurait nous en rassurer.
       c.- Que dire aussi de la si décriée « soudaine dissolution » de l’Assemblée nationale, considérée, par un grand nombre d’opposants au président Macron, à l’origine de la crise actuelle? À notre avis, cette érosion du capital politique du Président, qui s’inscrit dans un long processus cumulatif de facteurs situationnels et comportementaux (voir supra, b.-) est concomitante à la décrédibilisation parallèle des élites politiques et de leurs formations (partis politiques traditionnels), en déficit d’orientations innovantes et en comportement politique d’incompatibilité profonde et d’une rigidité clivante, dans un climat éruptif aux dommages collatéraux au sein d’une population désorientée. Aussi, la Ve République et ses institutions de trouvent-elles empêtrées dans cet environnement politico-social délétère.
       Certes, la dissolution de l’Assemblée nationale fut un facteur aggravant de la crise politique et de l’érosion du pouvoir présidentiel, mais la fragmentation des forces politiques était déjà « en marche » dans la précédente députation (absence de « majorité présidentielle » absolue au sein de l’hémicycle), source d’une paralysie législative consécutive si évidente et grave pour que la quête de porte de sortie soit impérative et urgente. En effet, l’absence de « majorité présidentielle » absolue au sein de l’Assemblée avait mis celle-ci en quasi-arrêt législatif (« standstill ») (en dehors du recours à l’article 49.3 de la Constitution, immensément décrié par l’opposition et la population) et plongé la députation dans une atmosphère belliqueuse peu propice aux consensus et peu amène à une coopération législative, d’abord et surtout,  avec le gouvernement d’Élisabeth Borne et, accessoirement (vu sa courte durée) de Gabriel Attal.
II. L’introuvable gouvernement de vraie cohabitation dans la présente législature et l’avenir de la Ve République
      1° La quête d’une « trêve des braves » pour un gouvernement provisoirement «toléré», à l’abri d’une immédiate motion de censure : raison d’État, sagesse sociétale
       Le choix de Michel Barnier à Matignon recèle un espoir de « trêve des braves », par la formation d’un gouvernement (on annonce sa formation au moment de la rédaction de ce texte) qui pourrait bénéficier d’une pause temporaire des « hostilités » politiques, à l’Assemblée et dans la rue, pour se pencher sur les dossiers sociétaux prioritaires, voire impératifs et urgents et, notamment :  l’adoption du budget et l’amorce d’un assainissement progressif des finances publiques ; la prise de mesures d’apaisement-sécurisation dans le domaine de l’immigration et de la sécurité intérieure; l’augmentation du pouvoir d’achat de la population et, en particulier, de ses segments les plus vulnérables; l’amélioration des services publics, surtout en santé et en éducation; la vigilance créative face à la guerre en Ukraine.
        Certes, vu  le rapport de forces au sein d’une Assemblée fragmentée, dont, de surcroît,  un groupe ( le NFP)  se croyait (et se croit toujours) fermement, mais à tort, l’avons-nous expliqué, en droit de former, à lui seul, le nouveau gouvernement, l’impatience d’une population réitérant ses besoins criants et ses revendications légitimes de prestations matérielles et de services, la mobilisation clivante  de partis et de corps intermédiaires, dont certains sont déjà en marche éruptive, on placerait cette trêve à l’enseigne de « l’art de l’impossible », sans taire, toutefois, la version optimiste de cette affirmation, celle de « l’art de rendre possible ce qui est nécessaire » (version attribuée à Jacques Chirac, qui a vécu deux des trois cohabitations de la Ve République, l’une comme Premier ministre et l’autre comme Président).
         Dans la foulée de ces considérations, pouvons-nous nourrir, dans un avenir très proche, l’espoir d’un sursaut des gouvernants et des gouvernés en vue d’une définition consensuelle, au moins conjoncturelle, du bien commun, laquelle, conjuguée aux talents et à l’expérience du Premier ministre Barnier, en politique et en relations humaines, notamment conflictuelles (penser au dossier du Brexit), confirmerait la faisabilité d’une « trêve des braves » et la viabilité  de ce gouvernement sur le court et, possiblement, sur le moyen terme? Plutôt optimiste sur le court terme, « nous le souhaitons plutôt que nous ne l’espérons » (selon l’expression de Thomas More) à l’horizon du moyen terme, surtout que la formation du gouvernement actuel semble dominée par le jeu et les objectifs des partis politiques y impliqués et positionnés à l’horizon de l’élection présidentielle de 2027.
       2° Les données fondamentales d’une introuvable cohabitation politique du long terme dans le contexte actuel de crise de la Ve République, crise qui risque de connaître une pérennisation structurelle et de menacer ainsi l’équilibre de plus de six décennies de régime constitutionnel
        a.- Les limites de la réforme de passage du septennat présidentiel au quinquennat 
        À la lumière de l’expérience des trois cohabitations, pas toujours « de velours », et dans une quête consécutive de protection accrue de l’objectif de stabilité politique de la Ve République, la réforme de 2000 (appliquée à l’élection de 2002), pour le passage du mandat présidentiel de septennat à celui de quinquennat, s’était dotée d’une finalité plurielle et notamment : éviter l’usure du pouvoir présidentiel et aussi de son titulaire par un long mandat, surtout dans des cas, à l’époque connus, de présidents plutôt âgés ou de frictions de cohabitations difficiles (comme celle de Mitterrand-Chirac, de 1986-1988); favoriser-assurer, en particulier, la concordance temporelle de stabilité des deux majorités, inscrites dans la logique du régime de la Ve République, celle du corps électoral conduisant à l’élection du Président et celle d’une majorité absolue des membres de l’Assemblée nationale, élue dans cette concomitance et favorable au Président  (dans un écart de deux mois entre les deux élections, contrairement au plus long écart, alors existant et paraissant susceptible de changements d’humeur politique, voire de comportement électoral dissonant entre les deux élections).
         Ce correctif du quinquennat pour la stabilité n’a, toutefois, pas joué pleinement  lors des élections législatives qui ont suivi la seconde élection du président Macron, ni, et de façon aggravée, lors de celles intervenues dans la foulée de la dissolution, avec une nouvelle Assemblée marquée toujours, et de façon accrue cette fois-ci, par une mouvance vers la fragmentation quasi égalitaire des forces politiques (à l’exception des Républicains/LR), aux barrières idéologiques clivantes, avec une forte présence parlementaire de l’extrême droite (RN) et une tendance consolidée à la paralysie législative. En effet, une élection présidentielle serrée au premier tour (27,84% pour Emmanuel Macron, contre 23,15% pour Marine Le Pen) et, finalement, une victoire du Président au second tour attribuée aux effets du plus grand report de voix vers lui par le « barrage républicain », autorisent la qualification d’élection « par défaut » (le choix du « moins pire », face à l’anxiogène présence de Marine Le Pen). Dans la foulée, le président Macron, s’en est ainsi sorti affaibli, fut incapable d’obtenir aux élections législatives la majorité absolue de sa formation au sein de l’Assemblée, se heurta à la plus  ferme opposition d’une large part de l’éventail politique de la députation, a connu la persistance en crescendo de la « colère de la rue » face à une présidence  perçue comme jupitérienne (penser à Durkheim sur l’importance du « monde perçu » par rapport au « monde réel »), le tout dans un processus  de décrédibilisation-déperdition progressive de son capital politique initial et de son legs dans l’histoire de la Ve République.
       b.- L’impact sur la députation de l’élargissement de l’aire politique du RN
       La montée électorale  constante  du RN et sa première place (en pourcentage de voix)  au premier tour des législatives ont fortement incité les autres forces politiques à adopter, au second tour, une formule de « front républicain », soit de désistements (ce fut, certes, le cas dans d’autres élections en France, mais, cette fois-ci, l’approche fut plus combative et l’opération plus systématique, efficace et d’ampleur, dans la réduction du nombre des élus du RN), largement suivis au profit du candidat de leur « front » le mieux placé pour faire face à celui du RN (le NFP est crédité du plus grand nombre de désistements, suivi de la formation Ensemble du Président, les Républicains (LR) y ayant beaucoup moins participé).  Il en découla, au second tour, une importante diminution du nombre escompté d’élus RN, eu égard aux résultats du premier tour et un glissement, en termes de sièges, à la troisième position au sein de l’Assemblée.
        Cette stratégie de désistements systématiques et d’une certaine dose d’automaticité, qui affecta considérablement le RN, a aussi impacté la députation des partis du « front républicain », dont des  candidats se sont effacés au second tour pour faire barrage au RN et ont créé, de la  sorte, des  distorsions de résultats en sièges dans ce type de recours au suffrage universel d’opposition : bon nombre d’électeurs ont eu, sans, certes, y être obligés, à voter (ou à s’abstenir), vu les désistements, pour le candidat d’un autre parti, qui n’était donc pas celui de leur  préférence initiale ( du premier tour), ce qui  fit dire à certains, pour frapper quelque peu les esprits, que, par exemple, des votes d’électeurs de la France Insoumise (LFI) élurent, dans certaines cas, des candidats des Républicains (LR) (ou d’autres partis de l’arc républicain), mieux placés pour battre le candidat RN. En somme, ce processus de « transferts » de voix et, indirectement, de sièges, d’un parti à l’autre, au sein du « front républicain», quoique légitime, provoque, néanmoins, des distorsions dans l’expression du suffrage universel lors de sa traduction en sièges et en configuration de la constellation des forces politiques au sein de la députation.
       Dans cet ordre de considérations, l’exigence du NFP de désigner une personne pour Matignon et d’appliquer l’intégralité de son programme ne tint pas compte, dans son invocation de rang de première force politique à l’Assemblée, de cette distorsion (par les désistements) dans la distribution « médiatisée » des sièges au second tour, ni des résultats du vote du premier tour, exempts de médiatisation, qui le mettaient, alors, en deuxième position. Cette constatation aurait dû inciter le NFP, lors de sa revendication du droit de former le gouvernement,  à une position plus nuancée, voire modérée, tant sur le plan de la personnalité présentée pour le poste de Premier ministre qu’au niveau, surtout, du programme à négocier et à appliquer, le tout avec une volonté de consensus de synthèse plus vaste (débordant les frontières du NFP), susceptible d’atteindre, faute de majorité absolue, au moins une plus large diversité d’adhésions au sein de la députation, en dehors de ses membres, éloignant ainsi, tant soit peu, la menace d’une motion de censure.
        c.- L’introuvable culture de gouvernements de coalitions sous la Ve République, avec, a minima, le spectre d’alliances parlementaires éphémères et de déstabilisation, antichambre de retour à la IVe République, dite des illusions, ou de passage à la VIe République, de tous les dangers
         La fluidité politique de l’actuelle configuration parlementaire au sein de l’Assemblée nationale, avec la fragmentation des forces politiques, la décrédibilisation de certaines d’entre elles et l’ « ostracisme » d’autres, l’opportunisme politique d’un regard constant vers une prochaine Assemblée, celle qui serait issue d’une éventuelle seconde dissolution, après l’expiration du verrouillage constitutionnel d’un an, les préparatifs d’une prochaine bataille présidentielle, la crise des finances publiques et l’accumulation de demandes de prestations du public et de ses corps intermédiaires augurent mal pour la stabilité de la gouvernance actuelle. Devant une telle paralysie, voire impasse, le remède-miracle, qui retient les faveurs de l’opinion publique, dans son conditionnement politique actuel, et d’un important segment des élites politiques, est celui de la réforme du système électoral et de l’introduction aux législatives d’une forme de proportionnelle. Fuite en avant, selon nous, cette piste de réforme mérite, néanmoins, la réflexion qui suit.
        Un recours à des élections à la proportionnelle, d’un objectif de plus grande équité dans la représentation parlementaire (proportionnelle même renforcée, soit avec un seuil supérieur de pourcentage de vote pour la participation à l’attribution des sièges, des « boni » pour le premier et deuxième parti etc., ou, encore, l’introduction de certains ingrédients de système majoritaire, au souci d’évitement d’une très grande fragmentation des forces politiques à l’Assemblée élue), n’est pas, en termes de stabilité politique, une approche rassurante. En effet, force est de constater, dans la culture politique française d’après-guerre, la longévité des clivages idéologiques ou prétendument idéologiques (rigidités, voire sclérose et affiliations clientélistes de partis), et ceci malgré la décrédibilisation des partis traditionnels (droite classique, centre libéral, gauche social-démocrate ou communiste) suite à leurs échecs face aux défis de la société moderne, conjugués à leur incapacité d’aggiornamento radical : il en découle l’absence de processus de développement d’une  culture politique de coalitions parlementaires viables et, surtout, l’aversion aux gouvernements de coalition; pis encore, dans l’Assemblée nationale, issue de la dernière élection, comme aussi dans la précédente, même la promesse explicite et, si possible, garantie par un accord politique, de ne pas introduire, au moins pour un certain temps, des recours de motion de censure, ne paraît pas, dans le contexte actuel, une perspective réaliste (pratique pourtant connue dans la vie parlementaire européenne, en cas de gouvernements minoritaires); et quand l’éventualité d’une telle possibilité de non-recours à la censure est envisagée, on demeure, plutôt, dans un  scénario fragile, celui de la persistance (comme épée de Damoclès),  de menaces de dépôt de telles motions en cas de dépassement des lignes rouges avancées par les partis.
        En revanche, dans d’autres pays et, pour un exemple probant, en l’Allemagne, le consensus, à la fois politique et social (impliquant, notamment, les corps intermédiaires), est un ingrédient politique connu qui nourrit, progressivement, une tradition, voire une culture d’alliances de partis: que l’on pense, notamment (vu la « proximité » française par le tant vanté « couple franco-allemand »), aux grandes coalitions gouvernementales entre la droite et la gauche (CDU/Union chrétienne-démocrate / CSU/ Union chrétienne-sociale et Parti social-démocrate/SPD), sans omettre d’autres combinaisons d’alliances de gouvernement, telles que l’actuelle coalition de gouvernement tripartite avec le Parti social-démocrate/SPD, du Parti libéral-démocrate /FDP et de l’Alliance 90/les Verts (ce type de coalitions de gouvernement est, également, présent au niveau des États fédérés/ Länder allemands).
        À la lumière de ce qui précède, on comprendra, alors, la longue période de consultations du président Macron et le large éventail d’acteurs convoqués, en vue de la formation du premier gouvernement dans la foulée de la composition de la nouvelle Assemblée. Le déficit de consensus, les lignes idéologiques clivantes, voire celles à motivation électoraliste, et l’absence de culture du compromis, pour des coalitions même du court terme, révèlent les concassages et les rigidités de la vie politique française.  
       d.- La montée du RN et l’«engloutissement» consécutif d’une importante aire de l’espace électoral et politique français, source d’incertitudes et de dysfonctionnements politiques
        Le processus d’ascension du RN au rang de grand parti, certes clientéliste-populiste, lui a permis de « subtiliser » une partie de la clientèle électorale des partis traditionnels de la droite classique, voire quelque peu aussi de la gauche, notamment communiste, ainsi que l’illustre le profil actuel de l’électorat de cette formation, devenu, de plus en plus, transgénérationnel, trans-sectoriel et transterritorial et lui conférant un ajout d’acceptabilité sociétale et de légitimité politique. Cela dit, pareil élargissement électoral  et un fort ancrage parlementaire produisent des phénomènes dysfonctionnels au sein de l’Assemblée : dans le contexte actuel, le RN, d’une large députation,  pourrait, de façon intempestive, menacer la stabilité ou la crédibilité d’un gouvernement déjà fragile, en se joignant unilatéralement à des votes de motions de censure d’autres partis, ou en apportant, unilatéralement et « bénévolement », son soutien d’appoint à l’adoption de législations proposées par le gouvernement, le compromettant ainsi du sceau de sa tendance extrémiste que l’on abjure, par ailleurs.
En guise d’épilogue : la crise de la Ve République dans une conjoncture européenne chargée de défis et d’impératifs de redéploiement en proportion
        1° Dans l’évidente interdépendance qui relie les systèmes politiques et, plus généralement, sociétaux des pays membres de l’Union européenne, l’actuelle crise politique française, couplée, en l’occurrence, à une crise macroéconomique et à des menaces de convulsions sociales, trouve l’Union dans une phase critique de son redémarrage institutionnel (nouveau Parlement, nouvelle Commission) et privée, de surcroît, de l’influence directionnelle de la France et du couple franco-allemand.
       Pour preuve, en effet, dans cette rentrée automnale, l’UE est agitée-sollicitée sur plusieurs niveaux de choix critiques et de pistes impératives de redéploiement, qui concernent, notamment :
        - la nouvelle composition du Parlement élu, qui accueille une plus forte députation d’extrême droite et appelle à une plus grande vigilance le leadership de cette Assemblée et   de ses forces politiques proeuropéennes;
        - la nomination d’une nouvelle Commission, qui se déroule dans un climat de malaise par certaines interventions-pressions de sa présidente Ursula von der Leyen, manquant, selon les critiques adressées, de transparence lors des tractations de sélection des commissaires et de définition claire  de leur mandat, avec un certain flou d’attributions et un chevauchement qualifié, par la présidence, de stratégique, ce qui laisse craindre une mouvance autoritaire de « présidentialisation » de l’exécutif européen (la démission ou, plutôt, le départ du commissaire français Thierry Breton, face à l’opposition de la présidente à la reconduction de son mandat, et ses commentaires y font référence);
       - corrélativement, les interrogations, voire les inquiétudes eu égard au traitement en devenir, à Bruxelles, de certains dossiers cruciaux et urgents, tels que ceux  de l’avenir de l’approche d’emprunts collectifs de l’UE, à l’instar de celui du Plan de relance, de la l’ambition-capacité d’une nouvelle politique industrielle qui soit souveraine, des conditions et actions d’une nouvelle politique de compétitivité technologique- numérique (penser au tout récent rapport critique, déjà controversé, de Mario Draghi), de la plus ferme politique dans le champ du numérique et des délicats rapports avec les GAFAM, de l’ arbitrage d’équilibre entre les besoins énergétiques et le virage vert, du réexamen de la politique économique extérieure de l’UE, dont, entre autres, le différend prioritaire avec la Chine que l’on souhaite soumettre au filtrage du respect de ses obligations de protection de l’environnement et des droits de la personne et le blocage de l’accord  avec les pays du Mercosur;
       - le politiquement sensible, économiquement coûteux et techniquement complexe dossier de l’élargissement vers l’Est (les Balkans occidentaux, la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine), qui rebondit sans cesse et donnera lieu, dans un avenir rapproché, à de nouvelles controverses entre États membres, avec des arbitrages fort épineux et cruciaux, pouvant   sceller, positivement ou négativement, le sort du processus d’unification du Continent;
       -   in fine (sans, certes, prétention à l’exhaustivité), la phase critique de la guerre en Ukraine, qui suggère fortement le besoin de redéfinition de l’approche militaire et de stratégie géopolitique de l’Occident ainsi que de la position européenne sur d’éventuelles négociations de paix, ceci d’autant plus que l’Union aura à gérer ce dossier de concert avec une nouvelle Administration américaine.
        2° Eu égard à cette constellation de réalités, de défis et de choix impératifs , qui plane sur les Vingt-Sept, la prolongation de la crise actuelle de la Ve République empêchera la France de s’activer, dans son approche traditionnelle de « cavalier seul » ou en « couple franco-allemand », pour poursuivre son influence directionnelle dans les affaires de l’UE et selon la ligne  de leadership que nous lui connaissons pour une Europe souveraine, tant sur le plan politique et économique (commercial, industriel, technologique, numérique) que sur celui de l’autonomie de défense et de géostratégie. À ce propos, et dans cette phase de paralysie de la gouvernance française, le départ « forcé » du commissaire Thierry Breton (d’une action insistante, énergique et innovante, en faveur de la souveraineté européenne, industrielle, technologique et numérique) alerte sur les conséquences d’une éventuelle prolongation de la crise politique française, comportant une perte d’influence à Bruxelles.
         3° En somme, la crise actuelle de la Ve République ne relève pas seulement du domaine des dissensus dans le champ des politiques publiques, mais comporte, également, et surtout, une remise en question du régime constitutionnel, s’agissant du fonctionnement équilibré et efficace des institutions, aujourd’hui paralysées par l’érosion de la capacité de leadership et décisionnelle du président Macron, l’incapacité de gouvernance d’un  Conseil des ministres de composition hétérogène, soumis aux « marchandages » et aux « compromis » politiques  des partis (amorce d’un retour, pour le moment « conjoncturel », à une  République des partis ?) et aux aléas de « motions de censure », le profil fragmenté, voire idéologiquement clivé de l’Assemblée nationale. Last but not least, cette crise de régime politique évolue parallèlement et en interaction-rétroaction avec une population « éruptive », concassée et erratique, courtisée par les partis politiques traditionnels et ceux des extrêmes, tous tournés vers le rétroviseur des prochaines échéances électorales (probable nouvelle dissolution de l’Assemblée après le passage d’une année; élection présidentielle de 2027).
       Dans cet ordre d’idées et face à ces convulsions en France, en Europe et dans l’ensemble du système international, souhaitons que gouvernants et gouvernés trouvent, sous la Ve République, le fil d’Ariane vers un sursaut, accompagnés par cette pensée d’Albert Camus :
« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse »
 
 

                                         Chronique*
                                   du  29  janvier 2024
 
                                   Panayotis Soldatos

                 Professeur émérite de l’Université de Montréal
               Titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad personam
                          à l’Université Jean-Moulin – Lyon 3


                *Chronique parue, également, le 29 janvier 2024,
                                     sur le site web  de Paris   
                                     
www.fenetreeurope.com 

                                                  au lien
 
https://www.fenetreeurope.com/index.php/analyses/1361-lactuelle-febrilite-geopolitique-europeenne-accentuee-par-la-fluidite-fragmentation-de-lespace-a-controler-et-la-superposition-de-la-puissance-americaine 
 
L’actuelle fébrilité géopolitique européenne, accentuée par la fluidité-fragmentation de l’espace à contrôler et la « superposition »de la puissance américaine
 
                                                                                                     « L’objet de la guerre, c’est la paix » (Aristote)
                              « Mieux vaut se disputer autour d'une table que sur un champ de bataille » (Jean Monnet)

 
      1° L’effondrement du rideau de fer au cœur de l’Europe a nourri l’ambition, voire l’enthousiaste espoir des Européens de compléter leur sphère géopolitique par l’élargissement progressif des Communautés européennes et, par la suite, de l’Union européenne, en direction de l’Est du Continent. Ceci dit, chemin faisant, ce parcours    géopolitique s’est avéré sinueux, voire accidenté, eu égard à la présence de variables d’une évidente rigidité, dont, en particulier, l’enchevêtrement des contours de l’aire géographique eurasiatique, la « barrière russe », l’inévitable hétérogénéité (quantitative et qualitative) d’une Grande Europe, facteurs peu propices à une approche géopolitique européenne cohérente et de grande puissance (I). Par ailleurs, l’Union européenne fait face, aujourd’hui, à la permanence de l’installation géostratégique, dans ce même espace géopolitique, de l’Amérique, laquelle, bien qu’initialement libératrice-protectrice de l’Europe, vise, dans l’après-guerre froide, l’alignement européen sur les orientations directionnelles d’une politique étrangère américaine en quête de primauté transcontinentale, aux sérieuses conséquences géopolitiques : le conflit ukrainien fournit une illustration de cette « superposition » américaine (II).
       2° Rien d’étonnant, alors, de nous trouver, aujourd’hui, devant une Europe qui doute de sa mission géopolitique, hésite sur une stratégie de déploiement international autonome, appréhende, en cas de tentative européenne de révision du schéma asymétrique de partenariat avec les États-Unis, une éventuelle réaction américaine de mécontentement, susceptible de perturber la constellation euratlantique de coopération économico-commerciale,  de politique étrangère et de sécurité, voire de remettre en question l’actuel déploiement du parapluie stratégico-militaire, offert, certes à grand coût de cofinancement, aux Européens.
        Il en découle une tendance européenne de suivisme géopolitique et géostratégique, avec une Union européenne résignée à la redynamisation de l’ambition reaganienne « Let’s Make America Great Again » que souligne la reprise de l’affirmation déclaratoire « America is Back » par le président Biden et son nouveau ciblage géoéconomique et géostratégique face à ses deux ennemis systémiques, la Russie et la Chine. En effet, l’Union européenne a eu, « à chaud », à mettre en veilleuse sa posture internationale de puissance civile (« Civilian Power »), aux rôles diplomatiques et économiques de coopération et de médiation, et à s’aligner promptement, d’une part, sur une politique d’élargissement de l’OTAN, encore plus vers l’Est et, notamment, vers l’Ukraine, et, d’autre part, sur une démarche de réévaluation, voire de remise en cause de ses importants liens économico-commerciaux avec la Chine.
      I.- La fluidité-hétérogénéité de l’espace européen, source d’incertitudes géopolitiques

     1° La conception et le développement d’une approche géopolitique européenne de grande puissance comporterait un schéma structurel-processuel complexe de démarches-conditions préalables dont, en priorité, la définition-fixation de l’aire d’intégration concernée ainsi que des moyens de déploiement géoéconomique et géostratégique. Or, les Communautés européennes, initialement amputées de l’aile orientale, sous domination soviétique, se sont, en priorité, attelées à l’homogénéisation socio-économique de leur espace occidental, dit de « petite Europe », autour d’une union économique, certes, partielle, dans l’attente de la libération des pays du Centre et de l’Est européens, pour une  extension géographique et, dans la foulée, la formulation d’une ambition géopolitique aux frontières continentales: cette attente, quoique concluante, dès l’effondrement du rideau de fer, au-delà même de l’espérance initiale, vu la rapide désintégration de l’URSS et son repli sur les frontières de la Russie, pays en partie européen sur le plan géographique et culturel (dans sa partie « de l’Atlantique à l’Oural »), s’est heurtée, sur le plan d’une ambition géopolitique, à deux réalités : a) la présence et l’empiètement dans la même aire du voisin russe, acteur nullement «  accommodant », vu son vaste espace géographique, son système autoritaire, son étalement eurasiatique, ses ambitions géopolitiques de grande puissance et sa force nucléaire; b) les orientations géopolitiques, aux manifestations géoéconomiques et géostratégiques, des États-Unis, pays d’une ferme volonté d’influence directionnelle de la marche du Vieux Continent et réussissant, à cet effet, à assurer la permanence-longévité  de l’OTAN dans l’après-guerre froide, sous une forme toujours asymétrique et de « superposition »  américaine.
       2° Cette difficile « cohabitation géopolitique » de l’Union européenne, à la fois avec la Russie, aux ambitions de grande puissance, et avec les États-Unis, pays aux ambitions géoéconomiques et géostratégiques mondiales, accompagnées d’un impératif besoin de maintien du tremplin européen que représente l’alliance euratlantique, a empêché la cristallisation d’un dessein géopolitique européen. Du reste, le déploiement géopolitique européen autonome fut, également, compromis de l’intérieur, soit par le développement socio-économique et diplomatico-politique hétérogène d’une Union placée dans la mouvance du grand et hétéroclite élargissement vers l’Est et le Sud européens, avant même la consolidation et l’approfondissement de sa structuration politico-institutionnelle, celle-ci rendue, in fine, impossible par les dissonances intra-européennes et de politique étrangère et, pire  encore, par la fragilisation des systèmes politiques de pays membres, sous la pression, entre autres, de tendances populistes, de virage vers les  extrêmes de l’échiquier politique, de phénomènes de communautarisme exacerbé  par des variations diatopiques (selon les régions) et diastratiques (selon la stratification sociale, les différences linguistiques, culturelles et confessionnelles ainsi que les mouvements démographiques de peuplements et de flux migratoires).
       Aussi, et malgré quelques efforts arythmiques de définition et de mise en œuvre d’orientations de géopolitique européenne au sein de l’Union, celle-ci s’est-elle cantonnée, pour l’essentiel, dans le suivisme atlantiste, le « presque-rien » d’affirmations déclaratoires en quête de dessein géopolitique différencié, demeurant ainsi, dans le court et moyen terme, condamnée, tout simplement, à la procrastination, antichambre de l’apraxie.

        II.- L’ambition américaine de « superposition » directionnelle dans la définition et l’opérationnalisation d’une stratégie géopolitique pour l’Europe et son illustration dans le conflit ukrainien

      1° Pour comprendre l’actuel « accompagnement » américain du processus d’intégration européenne, couplant appui déclaratoire et contrôle opérationnel superposé, quelques précisions d’ordre historico-politique s’imposent.
        La posture des États-Unis face au paradigme européen d’intégration a été, et le demeure toujours, sous-tendue par une ambivalence aux sources utilitaires d’intérêt national américain, ancrées dans le pragmatisme de leur Realpolitik et, manquant, généralement, de conviction idéologique profonde, favorable à l’Europe Unie. En effet, l’appui initial américain au projet d’intégration européenne répondait à l’impératif besoin d’établissement d’une « zone tampon » face au bloc soviétique, condition sine qua non de la réussite de leur politique d’endiguement (« containment »). Or, ce rempart européen ne pourrait résister aux pressions soviétiques dans l’état de fragilité des sociétés européennes de l’après-guerre immédiat, d’une économie détruite dans ses infrastructures, en quasi-arrêt dans ses flux économico-commerciaux et porteuse de graves tensions sociales qu’alimentait le discours de lutte des classes, dans la vulnérabilité idéologique de populations  appauvries et  exposées au chant des sirènes communistes et à la pression de la présence des troupes soviétiques aux portes de l’Occident européen : le nouveau paradigme systémique de solidarité intégrative européenne (les Communautés européennes) paraissait, alors, impératif aux yeux des Américains, car susceptible de garantir le développement et la prospérité socioéconomique, de redorer le blason des élites dirigeantes, généralement  déconsidérées sur le Continent par la défaite face aux forces du nazisme-fascisme, d’éloigner les populations de tentations de rapprochement avec les forces politiques communistes et apparentées, d’aider, in fine, les États de l’Europe occidentale à assumer une partie du fardeau de financement des forces militaires euratlantiques au sein de l’OTAN et à les accueillir ainsi en garantes de sécurité et de défense. C’est ainsi que les Communautés européennes devraient, pour l’allié outre-Atlantique, aller de pair avec l’OTAN, dans un tandem harmonieux de dispositif efficace d’endiguement militaire, socioéconomique, idéologique (fondé sur le socle commun de valeurs de démocratie, de justice, de libertés fondamentales) de l’URSS, voire de fer de lance pouvant fissurer le mur du bloc soviétique. Force nous est, alors, d’admettre que cette stratégie euratlantique de couplage s’est avérée victorieuse, surtout grâce à la grande supériorité de l’économie occidentale face à l’URSS et les pays du Pacte de Varsovie, ceux-ci ayant ainsi perdu leur souffle dans leur compétition géoéconomique et géostratégique avec couple CE-OTAN et aspirant, en même temps, à leur libération de la domination soviétique.
        2° Chemin faisant, toutefois, la fulgurante ascension commerciale et, au-delà, économique de la CE/UE (marché unique, union économique partielle, zone euro) alerta les États-Unis sur le risque de voir,  aujourd’hui, dans cette marche intégrative réussie à Vingt-Sept (surtout depuis le Brexit et la fin de la forte influence d’atlantisme du Royaume-Uni au sein de l’Union), un potentiel de « décrochage » géoéconomique et géopolitique de l’UE, en marche vers une « Europe puissance et de géopolitique autonome »  au service de ses intérêts,  parfois similaires avec ceux des États-Unis, parfois, divergents, comme il peut arriver aux relations entre  systèmes aux capacités symétriques et aux traits géographiques, historico-politiques et socioculturels d’une compatibilité toute relative, car incomplète.
        Dans cet ordre d’idées, le souci des États-Unis, grande puissance aux ambitions de suprématie mondiale et aux prises, en termes géostratégiques et géoéconomiques, avec ses deux principaux ennemis systémiques que sont la Russie et  la Chine, est de s’assurer d’un comportement de « solidarité contrôlée » de ses partenaires économiques et alliés militaires européens, sans ledit risque de « décrochage » géopolitique : les normes et politiques américaines d’extraterritorialité, aux sévères sanctions  économiques, et la supériorité américaine au sein de l’OTAN procurent aux États-Unis cette assurance  de loyauté européenne à préserver, et leur permettent, par ailleurs, de tenter une extension  transcontinentale de leur présence géopolitique (penser, notamment, au déploiement sécuritaire Indo-Pacifique, appuyé sur la relance du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité /Quad (Japon, États-Unis, Australie et Inde) et à la conclusion de l’alliance militaire AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis)).
        3° Sur le terrain de l’opérationnalisation de cette approche de superposition, depuis la reprise, par le président Biden, de l’éloquente ambition de leadership américain par le slogan de communication «  America is Back », les États-Unis ont pris de court l’Union européenne et sa politique de coopération d’association économique avec l’Ukraine, par l’activation énergique de l’option d’adhésion de ce pays à l’OTAN, dans une optique d’éventuel couplage avec une admission dans l’UE (déjà, la pratique de couplage d’une adhésion à l’OTAN et d’une admission dans l’UE des pays du Centre et de l’Est européens  confirme cette volonté de processus de concomitance). Pire encore, l’UE se trouve, de nouveau, bousculée dans sa politique d’admission de nouveaux États membres, sous la pression de la guerre, entre autres, par une nouvelle poussée d’élargissement hâtif et laxiste vers l’Est, avec aussi l’octroi à l’Ukraine d’un statut d’État candidat et, dans la foulée, la décision d’ouverture de négociations d’admission avec ce pays, en violation de certains critères d’éligibilité requis par les traités et les textes afférents (voir, notamment les « critères de Copenhague », dont ceux de l’existence d’une économie de marché viable et d’un État de droit), alors que les institutions européennes, elles-mêmes, signalaient, systématiquement, dans leurs  évaluations d’avant la guerre en Ukraine, la présence dans ce pays de sérieux problèmes au niveau du développement économique, d’État de droit, de la corruption (avouons, toutefois,  que cette violation des critères d’éligibilité avait, également, eu lieu, bien que dans un degré moindre, lors du grand élargissement vers le Centre et l’Est européens, au niveau de certains des États alors admis). 
       4° Mais, en dehors de cette fragilisation géopolitique dans l’aire européenne par l’activation du dossier d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et, dans la foulée, à l’UE, d’autres phénomènes, cette fois-ci de crise interne, s’en sont suivis au sein de l’Union et de ses États membres qui ne peuvent que déstabiliser le processus d’intégration européenne, aujourd’hui en érosion croissante,  ainsi que le déclassement de l’influence géopolitique de l’Europe.
      En effet, ce « débordement » géopolitique de l’Union, suite au rôle directionnel de « superposition » des États-Unis dans ce conflit ukrainien, a généré des phénomènes de fragilisation interne du système européen et notamment : une crise énergétique, aux coûts financiers, à l’impact  inflationniste et aux effets microéconomiques (notamment, difficultés du secteur de la transformation) et macroéconomiques (entre autres, augmentation de la dette, pressions budgétaires, ralentissement des investissements étrangers, tendances récessionnistes) ; des difficultés d’adaptation-transition énergétique (sources énergétiques de substitution) des États membres, entre autres, dans l’optique à la fois de la crise énergétique et des exigences du « Pacte vert » (en Allemagne, par exemple, les projets de construction d’une série de centrales électriques à hydrogène rencontre de sérieuses difficultés et controverses); des critiques de la libéralisation spéciale en faveur des exportations ukrainiennes, vu l’entorse aux règles de « fair play »; des voix divergentes de position entre États membres sur la poursuite et le niveau de l’aide à l’Ukraine, qui  commencent à gagner certains milieux dirigeants européens et divers segments  de la population; des arythmies de posture chez les partis politiques et des virages vers des forces  extrémistes (notamment d’extrême droite), qui tentent de tirer profit électoral de ce prolongement de la guerre et des incertitudes afférentes de résultat. Notons à cet égard, que des fissures d’opinion publique et d’institutions se manifestent aussi aux  États-Unis : penser, entre autres,  aux opinions divergentes au sein du Congrès américain (surtout au sein des Républicains) sur la poursuite et le niveau de l’aide à l’Ukraine, qui  évoluent dans le sens d’un scepticisme croissant devant ce « puits sans fond », scepticisme  que le spectre d’une présidence Trump ne saurait qu’accentuer.
         5° Ces causes de dissensions en devenir, nourrissent un plus large débat de fond, portant sur la validité de l’objectif géostratégique poursuivi par le camp euratlantique  dans cette guerre en Ukraine, débat aux traits de scepticisme croissant :la tragique hécatombe des victimes au sein du peuple ukrainien, ses vagues migratoires, la destruction des infrastructures, notamment économiques et de communications du pays, les énormes coûts de future reconstruction dépassent le seuil rationnel et humanitaire d’acceptabilité. En même temps, la guerre et les sanctions occidentales imposées à la Russie, plutôt qu’à affaiblir l’autocrate Poutine, lui permettent, au cœur d’un système politique verrouillé et fort centralisé, de s’afficher comme le défenseur du peuple et de la nation russe menacés par les États-Unis et le prolongement géostratégique de l’OTAN aux portes de Moscou. Quant à la légitime finalité d’une libération des territoires ukrainiens (occupés par les forces russes, durant cette invasion et guerre), elle nous paraît peu réaliste, inatteignable, par la guerre, vu qu’un tournant de défaite de la Russie sur le terrain conventionnel entraînerait le recours russe à l’arme nucléaire, virage apocalyptique à éloigner du champ optique des belligérants, de l’Europe, du monde.
       D’où l’idée, aujourd’hui en état de balbutiements, de négociations en vue d’un retrait total des troupes russes (la Crimée, illégalement occupée par les Russes, constituerait le volet le plus difficile mais, également, le plus critique de cette négociation), offrant, en contrepartie,  à la Russie la fin des sanctions, la neutralité internationalement garantie de l’Ukraine (futur membre, toutefois, de l’UE, quand elle répondrait aux critères d’éligibilité), des réformes d’autonomie-protection linguistique et culturelle des russophones, dans un schéma de décentralisation (fédéralisation asymétrique) de l’État ukrainien.
        Atteindre cet objectif de pacification, certes, au prix de longues et ardues négociations, devrait être le socle d’une stratégie géopolitique de l’Europe face à cette zone de conflit aux risques mondiaux. Reconnaissons, toutefois, que rien que d’y penser, susciterait des débats controversés, voire rudes, en l’état actuel de l’opinion publique européenne, ainsi que des risques d’impopularité en proportion pour le leadership européen. Et pourtant, l’UE, « puissance civile », devrait aborder avec courage, sagesse, conviction d’œuvre de pacification cette approche de scénario optimiste, assumant ainsi, du même coup, les responsabilités d’une autonomie géopolitique de l’« Europe puissance », à nos yeux, tant justifiée et impérative pour l’avenir du Vieux Continent : la pensée de Victor Hugo « La guerre, c’est la guerre des hommes ; la paix, c’est la guerre des idées » l’y incite.
      
                   

                                        Chronique*

                                 du 3 octobre 2023
 
                                 Panayotis Soldatos

                 Professeur émérite de l’Université de Montréal
               Titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad personam
                          à l’Université Jean-Moulin – Lyon 3


       *Chronique parue, également, le 2 octobre 2023,
sur le site web  de Paris   
  
www.fenetreeurope.com  

  au lien

https://www.fenetreeurope.com/index.php/analyses/1359-lunion-europeenne-risque-de-sombrer-dans-la-beatitude-dune-prosperite-materielle-introvertie-et-dune-sphere-geopolitique-heteronome
​

L’Union européenne risque de sombrer dans la béatitude d’une prospérité matérielle introvertie et d’une sphère géopolitique hétéronome
 
« L'Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises »
(Jean Monnet)
« Quand le soleil s’éclipse on en voit la grandeur »
 (Sénèque)


       La courbe des crises du système intégratif de l’Union européenne s’inscrit dans un processus de mutations, dont la profondeur et la diversité laissent, aujourd’hui, des séquelles structurelles que la prudente anticipation sibylline de Jean Monnet (lui qui n’était « ni optimiste ni pessimiste, mais déterminé »), mise en exergue de ce texte, permettrait d’attribuer aux déficiences-insuffisances des solutions apportées. En effet, la somme des solutions d’un dénominateur commun fort bas, retenues par l’Union européenne lors des grandes crises de son parcours accidenté, débouche sur une physionomie intégrative d’érosion, produit qu’elle est de compromis hâtifs, fragmentés, circonstanciels, elliptiques, incohérents, antinomiques, privés de vision stratégique globale et de rationalité incrémentale d’unification du Continent.
       Cette thèse de la pente descendante du processus d’intégration européenne, surtout depuis l’enchaînement d’élargissements prématurés, hâtifs et laxistes, contraste, certes, avec les évaluations euphoriques du leadership européen de Bruxelles et des adeptes de solutions d’expédients réactifs et fragmentaires, sans grande valeur qualitative ajoutée. En d’autres termes, plutôt épigrammatiques, le réalisation « étapiste » d’un grand marché à monnaie unique, quoiqu’initialement instrumental, car ordonné à la progression  vers une Europe intégrée, aux profondes solidarités horizontales et verticales multiniveaux (sociales, économiques, culturelles, politiques, identitaires),  s’est diluée par l’élargissement constant et aux partenaires hétéroclites, par le concassage idéologique et l’approche « clientéliste » des élites dirigeantes et des populations, l’UE demeurant ainsi cantonnée-immobilisée dans sa version mercantiliste et de matérialisme introverti.
      À l’appui de cette proposition, ici avancée, notre argumentation empruntera deux niveaux d’illustration de la courbe de déclin :
       - les actions et omissions qui affaiblissent les fondements, bien que déclaratoires, d’une communauté européenne de solidarité et de valeurs humanistes que les traités et la Charte des droits fondamentaux érigent, pourtant, en trame « constitutionnelle », voire civilisationnelle de l’édifice de l’Union (I);
          - l’incapacité des Européens, après plus de sept décennies d’intégration (au sein des trois Communautés européennes et de l’Union européenne), de s’affranchir de l’aile  protectrice et, simultanément, « lourdement directionnelle » de la puissance américaine, pour passer à une Europe aux orientations géoéconomiques, géopolitiques et géostratégiques autonomes (II).

I.- Une politique sélective, voire déficitaire de défense des valeurs de l’Union qui décrédibilise son profil international de « puissance civile » (« civilian power »)

       L’Union européenne, en déficit évident au chapitre de sa politique étrangère et de défense, arrimée, voire enclavée, pour l’essentiel, au véhicule prioritaire et, ô combien, dominant de l’Alliance atlantique et de son organisation militaire (OTAN), s’est, sélectivement, efforcée de s’en démarquer sur le plan international, à la fois par son poids économico-commercial et par son système de valeurs « constitutionnalisées »,  considérées comme le fondement humaniste de sa marche intégrative et de sa finalité ultime d’unification du Continent. Malheureusement pour ceux de la scène internationale qui y voyaient un paradigme sociétal prometteur pour un monde meilleur, cette communauté européenne de valeurs n’a pas pu s’élever à la hauteur d’un grand défi de l’heure et du long terme, celui de la solidarité européenne pour l’accueil des déshérités de ce monde qui affluent sur ses frontières, souhaitant échapper tantôt aux tyrans de leur pays d’origine et/ou aux conflits régionaux armés, tantôt à une pauvreté, souvent extrême. Eu égard à cette défaillance  systémique de l’Europe, nous nous attarderons, dans ce premier volet de notre réflexion, au bilan profondément déficitaire de l’Union en matière de politique migratoire, celle-ci truffée de dérapages d’actions et d’omissions unilatérales de la part d’États membres (construction de clôtures aux frontières nationales, mesures « repoussant » les flux migratoires au prix de grandes pertes de vies humaines,  contrôles renforcés aux frontières de pays voisins, membres de l’Union etc.), et couplée à l’incapacité décisionnelle des institutions européennes et de leur leadership.
       1° En effet, les affirmations déclaratoires du Préambule et de l’article 2 du Traité sur l’Union européenne (TUE) et, en particulier, les références au respect de la dignité humaine, à l’héritage humaniste de l’Europe, à la solidarité entre les peuples, aux droits des personnes appartenant à des minorités, souffrent d’un énorme manque de crédibilité dans une Union qui, après avoir échoué dans sa tentative d’établissement-imposition de quotas obligatoires par État membre, pour l’accueil et la relocalisation des flux migratoires, s’est rabattue (se heurtant, même dans son approche « minimaliste », à la forte opposition de la Hongrie et de la Pologne) sur un mécanisme de solidarité  de repli des pays membres, par la proposition législative de répartition et d’accueil volontaires, sur une base annuelle, d’un certain nombre de migrants, demandeurs d’asile, (nombre largement insuffisant, vu les vagues de migrants arrivant aux portes de l’Europe) ou, en cas de refus de participation directe à leur relocalisation, de versement d’une compensation financière (accompagnée aussi d’autres formes possibles  de contribution opérationnelle --  administrative, logistique etc.) pour venir en aide aux pays qui opteraient pour l’accueil de migrants.
   Ajoutons que cette approche a minima de l’Union, en attente d’adoption législative, se heurte à la fois à l’opposition et aux critiques d’États membres et aux hésitations-réticences des membres du PE (les eurodéputés ont, du reste, annoncé, le 20 septembre dernier, la suspension des difficiles négociations sur deux dossiers du Pacte européen sur la migration et l’asile « tant que les ministres des États membres ne progressent pas sur le règlement de gestion de crise, qui prévoit un mécanisme de solidarité» -- face, notamment, à la situation en Italie --,  menaçant même de « bloquer » ce Pacte).
      Pareil comportement de « forteresse Europe » est alimenté par des attitudes nationalistes au sein de pays membres (gouvernements et gouvernés), attisées par des forces politiques extrémistes et/ou à saveur populiste. Dans certains cas, on frôle même  le paradoxe, sinon l’absurde, comme le révèle, notamment, le cas de la Pologne, d’une opposition à ce type de solidarité européenne (elle organisera un référendum, portant, en partie, sur cette question d’accueil de migrants), accompagnée  d’un traitement inégalitaire de discrimination des flux migratoires : étonnamment, en effet, le gouvernement polonais se vante d’avoir accueilli et localisé au pays plus d’un million d’immigrants ukrainiens (d’un flux initial de plusieurs millions, retournés depuis en Ukraine), mais refuse l’accueil de flux migratoires en provenance d’autres pays et régions du monde (y compris même les cas de ressortissants étrangers vivant en Ukraine et cherchant à fuir la guerre en se pressant au portillon de l’UE).
       2° Enfin, placé devant ces refus de solidarité européenne, il ne serait pas téméraire d’y ajouter la part de responsabilité de l’Europe dans l’apparition-intensification de ces mouvements de populations, dus, en bonne partie : aux faibles structures industrielles dudit « Sud globalisé » (pays « périphériques en quête ou en voie de développement) à l’extraction et le transfert de ses matières premières, notamment stratégiques, vers le Vieux Continent, dans une mouvance d’échange inégal, source d’appauvrissement; au maintien d’une agriculture d’exportation; à l’immixtion politique de gouvernements européens (comme aussi de pays occidentaux en général, de la Russie et de la Chine) dans les affaires internes de ces pays, cause souvent de déstabilisation politique, voire, dans certains cas, de conflits armés; à l’incapacité de l’UE de jouer dans ces conflits régionaux (Moyen-Orient, Grand-Moyen Orient, Afrique) son rôle de « civilian power », par une diplomatie d’arbitrage et de conciliation réussie, conduisant ainsi au pourrissement des situations, à l’éruption de la violence, à l’exode vers l’Europe. Cette quête de la causalité profonde du problème des flux migratoires est fondée sur notre conviction que ces flux continueront, par-dessus les frontières et les obstacles physiques érigés, tant que leurs causes persisteront. 
       3° Et pourtant, l’UE aurait tout à gagner par une approche réussie de quotas obligatoires de  relocalisation desdits flux migratoires, si son leadership, de concert avec  celui des États membres, appuyé sur un vaste appareil organisationnel et administratif, parvenait à inscrire une telle méthode dans une politique multiniveaux, innovante et cohérente, comportant, entre autres : une fine analyse du profil démographique de chaque pays européen, eu égard, notamment, au vieillissement de la population; une prise en considération des besoins du devenir du marché européen de l’emploi, dans l’optique d’une vraie politique industrielle et technologique commune, de la vélocité de progression du numérique, du virage vert; une planification intégrée de la formation professionnelle adaptée aux impératifs de la concurrence internationale et aux défis économiques y afférant. Dans un tel horizon dynamique, les flux migratoires bien encadrés, répartis et intégrés dans la société européenne, cesseraient d’être un problème et deviendraient sa solution; car, « un problème sans solution est un problème mal posé » (Albert Einstein).
       4° En somme, cette incurie des institutions (cacophonies, procrastination, apraxie, erreurs et omissions) et cette inefficacité de la diplomatie européenne, couplées aux reflexes nationalistes d’une « forteresse Europe » dans ce domaine des flux migratoires, condamnent l’UE à une trajectoire de « grand marché », décrédibilisent son volet de « communauté de valeurs », la privent de son socle fondamental de solidarité. Or, pour reprendre l’affirmation d’un grand artisan du marché unique et du renforcement du rôle moteur de la Commission européenne (rôle, hélas, érodé après son départ de la présidence de l’exécutif de Bruxelles), Jacques Delors, « à défaut de solidarité, l'Union européenne risque de sombrer ».

II.- Le devenir de la guerre en Ukraine et la probable fin de l’ambition d’autonomie géopolitique de l’Europe

        Il est difficile à l’analyste averti de la problématique d’ensemble de la guerre en Ukraine de se frayer un chemin dépassionné d’étude (causalité de déclenchement, objectifs poursuivis par les belligérants, intérêts des Européens, approche réaliste de résolution du conflit), tant l’invasion russe et le caractère autoritaire du régime de Poutine et de son oligarchie d’accompagnement ont façonné-cristallisé un unanimisme occidental qui marginalise les voix en quête d’une catharsis aristotélicienne, celle qui transformerait les émotions excessives en émotions vertueuses.
       Nous sommes, en effet, conscient que de telles tentatives d’exploration d’une autre voie d’approche pour la résolution de ce conflit (« problem-solving ») que celle de la poursuite de la guerre, approche basée sur une vision géopolitique autonome de l’Europe, se heurteraient, actuellement, audit unanimisme euratlantique, qui, bien installé, exige un alignement quasi-automatique d’interprétations et d’actions des partenaires de l’OTAN: pour preuve, les quelques vagues déclarations du président Macron dans une quête de solution diplomatique et la plus audacieuse proposition de l’ancien président Sarkozy, envisageant  un compromis diplomatico-politique en vue du retrait des forces russes d’occupation avec, en  échange,  une neutralité ukrainienne aux « assurances de sécurité extrêmement fortes » furent peu audibles en Occident.
        1° Notre lecture du conflit en Ukraine et de ses ramifications géopolitiques nous révèle la logique d’une poursuite du déploiement géostratégique de l’OTAN en Europe et  au-delà, illustrée dans ce dialogue bilatéral « au sommet » entre les États-Unis et la Russie, les premiers poursuivant ainsi leur propre objectif de peser dans les évolutions géoéconomiques et géopolitiques   de l’Eurasie (Russie comprise) et de l’Extrême–Orient (notamment, face à la Chine, dont la fulgurante ascension de puissance multidimensionnelle incita les États-Unis, sous la présidence Biden, à y voir plus qu’un simple concurrent économique, soit un rival systémique, voire un ennemi géopolitique) et de maintenir  leur suprématie dans les affaires mondiales (« America is back », selon le mot d’ordre du président Biden). C’est dans cet ordre d’ambitions que s’inscrit le refus d’engagement formel de la part des États-Unis, de l’OTAN et des autorités ukrainiennes de non-adhésion de l’Ukraine à l’Alliance (engagement sollicité par écrit par Poutine, lors de ses échanges avec les États-Unis), refus interprété du côté du Kremlin comme une volonté américaine de déploiement de la couverture stratégico-militaire de l’Alliance atlantique jusqu’aux frontières de la Russie, voire  à proximité de ses centres vitaux (du reste, le déroulement du conflit actuel fournit déjà l’illustration de la grande vulnérabilité, d’un point de vue militaire, de l’espace russe face à la présence d’un crescendo quantitatif et qualitatif dans le processus d’armement fourni par les États-Unis et les membres de l’Union à l’Ukraine). Parallèlement, on ne peut pas s’empêcher de constater que la Chine est, elle aussi, inscrite dans cette stratégie américaine d’endiguement, ainsi que le souligne la création de l’alliance militaire de l’AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis) et la relance du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité dans le cadre du Quad (États-Unis, Inde, Japon, Australie), les deux considérées par les Américains, tout au moins dans une première phase de « containment », comme un premier pas de  relais Indo-Pacifique de l’Alliance atlantique.
        2° Face à cette stratégie américaine et malgré les paramètres émotionnels, dès lors  restrictifs, du débat, qu’il nous soit permis d’aborder dans cette réflexion la problématique de la résolution dudit conflit sous un angle qui nous paraît en harmonie avec les finalités fondamentales de l’approche d’unification du Vieux Continent (entre autres : pacification, prospérité économique, géopolitique et géoéconomique européenne autonome), finalités qui ne sauraient, croyons-nous, converger, voire s’identifier, en tout temps et en tout  lieu, avec les intérêts de la puissance américaine, celle-ci étant résolument engagée, surtout depuis la Deuxième Guerre mondiale, à poursuivre une constante extension géopolitique de son dispositif stratégico-militaire (tantôt autonome, tantôt « transitant » par l’OTAN) et à étendre-protéger ainsi sa sphère de prédominance économico-politique à l’ensemble du globe.
      Car, en effet, l’alternative à une solution diplomatique équilibrée du conflit ukrainien, sous influence directionnelle de l’UE, serait l’intensification de la guerre, aux effets dévastateurs, d’abord et surtout, pour l’Ukraine, soit : la destruction totale des infrastructures ukrainiennes, déjà en phase existentielle immensément précaire; l’hécatombe, en nombre incalculable de pertes de vies humaines et de traumatismes psychiques de la population ukrainienne; l’effondrement de l’économie de ce pays. Quant aux pays de l’Union européenne, les dépenses des États membres et de l’Union dans ce  « quoi qu’il en coûte » pour faire face à la crise  énergétique et alimentaire et, également, pour fournir un armement de plus en plus sophistiqué et coûteux à l’Ukraine, creuseraient les déficits publics et la dette publique, ouvriraient la porte à une récession  généralisée, compromettraient le Pacte vert de l’Union, ouvriraient la boîte de Pandore de crises socioéconomiques et politiques (déjà l’Allemagne, moteur de la croissance européenne s’essouffle, ses partenaires dans l’Union commencent à ressentir les effets socioéconomiques de la crise ainsi qu’un début d’arythmies et de  dissonances politiques, notamment au niveau du couple  franco-allemand et des comportements clivants, sur la guerre, de certains pays de l’Est européen), susciteraient des mécontentements  au sein des populations, déjà aux signes anxiogènes de fatigue (inflation, peur de récession etc.), avec les forces politiques extrémistes en embuscade. Pour ce qui est de la Russie, grande puissance dont le régime autoritaire survivrait même après Poutine, vu la structuration centralisée du pouvoir et sa concentration oligarchique, si elle était menacée de défaite (est-ce le dangereux pari des Américains ?) par cette escalade de  crescendo dans  l’armement fourni à l’armée ukrainienne, de plus en plus sophistiqué, elle pourrait, comme ultime recours, faire usage de l’arme nucléaire (la crise des missiles de Cuba est chargée d’enseignements sur les réflexes de grandes puissances se sentant menacées).
       3° En somme, dans le cadre de cette quête de résolution du conflit ukrainien, il ne faudrait pas sous-estimer le poids politico-économique de l’UE, qui, avant la guerre, maîtrisait le dialogue avec l’Ukraine, grâce à ses liens commerciaux et économiques tissés, à l’accord d’association et aux perspectives d’adhésion le jour où le développement de l’économie du pays et le préalable effacement, maintes fois souligné par la Commission, de la corruption rampante dans la sphère publique la rendraient possible (encore, tout récemment, il semblerait que cette corruption ait pu atteindre le secteur de la défense, avec  des limogeages signalés dans la haute hiérarchie politico-militaire de l’Ukraine).
       Malheureusement, pour le moment, l’Union et les pays membres ont « perdu la main » au profit des Américains qui, désireux toujours d’un élargissement de l’aire de l’Alliance atlantique, en l’occurrence vers l’Ukraine, dans une stratégie de confrontation avec la Russie et, au-delà, avec la Chine (élargissement qu’ils souhaitent, pour des raisons évidentes,  couplé, selon l’approche suivie dans le cas des pays du Centre et de l’Est européens, avec une adhésion à l’UE), réussirent à s’insérer dans ce dialogue Europe-Ukraine, le transformant en relation transatlantique d’ordre stratégique et en y jouant un rôle pivot d’influence géopolitique.
        4° Pour conclure, un retrait de la Russie des territoires occupés, couplé avec un statut de neutralité ukrainienne, immédiatement  et  étanchement garanti par le droit international et, ultérieurement, accompagné d’une admission dans l’UE, instaurerait la paix dans cette région du monde, offrirait à la population russe la sécurité voulue et, par sa proximité immédiate, la visibilité accrue de l’intégration européenne et de ses avantages, notamment ceux de la prospérité, de la liberté, de l’État de droit, de la protection des minorités, de la paix,  source et élan psychologique et de perception pour un assouplissement de régime, dans un après-Poutine si espéré, avec ainsi un éventuel retour à la coopération paneuropéenne de paix et de prospérité, sous la maîtrise géoéconomique et géopolitique de l’Union.
​
        In fine, pour reprendre les vers de Louis Aragon,
« Je réclame le droit de rêver au tournant
De la route aux grands charmes de la promenade,
Le droit de m’émouvoir du monde maintenant
Que s’approche la canonnade ».



                                        Chronique*
                                    du 13 mars 2023
 
                                 Panayotis Soldatos

                 Professeur émérite de l’Université de Montréal
               Titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad personam
                          à l’Université Jean-Moulin – Lyon 3


​ *Chronique parue, également, le 13 mars  2023,
sur le site web  de Paris   
  
www.fenetreeurope.com  

  au lien

https://www.fenetreeurope.com/index.php/analyses/1357-radioscopie-systemique-du-couple-franco-allemand-une-relation-obsolescente-en-quete-de-refondation

 Radioscopie systémique du couple franco-allemand :  une relation obsolescente en quête de refondation ?

« Gleichheit macht freundlichkeit »/ 
« L’amitié naît dans l’égalité »
(Proverbe allemand)
 
      1°  La référence au couple franco-allemand, dans le contexte de l’après-guerre, renvoie à la réconciliation franco-allemande, pierre angulaire de lancement du processus d’unification du Vieux Continent, évoque son rôle moteur dans les grands sauts qualitatifs de cette marche intégrative (notamment : rapprochement des deux ennemis d’hier, établissement de la CECA, passage aux Communautés européennes, relance institutionnelle des CE des années 70, création du Système monétaire européen, avènement du marché unique et de  la zone euro), rappelle sa fragilité (notamment : arythmies sur la « question britannique » aux années 60, incompréhension dans les premières années de politique économique du président Mitterrand, malaise lors de la réunification allemande, net décrochage socioéconomique de l’Allemagne dans notre siècle, dissensions en matière d’élargissement de l’Union européenne), augure une tendance à l’obsolescence dans cette grande Europe des Vingt-Sept, confirme une constante de la politique française qui s’accroche encore à ce lien de tandem, dans une quête de possible refondation.
       2° Placé devant cette longue aventure fluctuante de couple, il conviendrait de s’interroger sur sa pertinence dans l’Europe et le monde d’aujourd’hui et de demain, et ce sous deux angles : celui de l’appréciation de la trajectoire du leadership franco-allemand dans le processus d’intégration européenne et de sa valeur ajoutée pour l’Union (I); celui de la réflexion sur l’intérêt de chacun des deux partenaires à la revitalisation de  la relation ou, à défaut, sur une éventuelle  passivité de résignation, conduisant à son obsolescence (II).
 
       I.- La vocation de leadership du couple franco-allemand dans la marche vers l’unification de l’Europe et sa pertinence dans une Europe élargie
      1° L’histoire du processus d’intégration européenne de l’après-guerre nous enseigne sur le rôle déterminant du couple franco-allemand dans la reconstruction socioéconomique de l’Europe, la consolidation de la paix entre les membres des CE, l’acceptation de la rationalité de création progressive d’un marché unique, voire d’une union économique et monétaire, ainsi que de l’établissement d’un système juridico-institutionnel d’encadrement. En effet, au travers de ces réalisations pragmatiques que la théorie a su bien analyser dans leurs principales variables intégratives, apparaît, avec clarté  empirique, le rôle moteur du couple franco-allemand : à titre d’exemples probants, le passage des deux belligérants du confit à l’intégration, leur abandon de la vielle politique de grande puissance en quête de domination du Vieux Continent par des alliances ad hoc avec diverses autres nations européennes, leur évaluation  réaliste de l’ordre international de l’après-guerre, d’une bipolarité pesante (États-Unis et URSS) incitant au regroupement des Européens, leur mise en commun de ressources stratégiques (charbon et d’acier), nerf de la guerre, sous un système institutionnel inédit de nature  supranationale (CECA), leur alignement sur l’approche d’intégration des marchés (marché commun et marché unique) dans une zone d’interdépendance socioéconomique (CE), l’important sacrifice de l’un  d’entre eux (l’Allemagne) de se priver du levier monétaire que représentait, alors, le mark, pour laisser place à la zone euro, autant de réalisations inscrites dans cette dynamique intégrative, de consensus et d’action systémique conjuguée, du tandem franco-allemand.
       Cet enchaînement de réalisations intégratives stratégiques, rendu possible grâce à la supériorité démographique, économique, administrative ainsi qu’à  la capacité politique de leadership des deux partenaires, a assuré à l’Europe la masse critique d’espace géographique, de ressources socioéconomiques, de capacité d’organisation et de compétitivité, absolument nécessaire pour une intégration supranationale en cascade, allant de l’Europe des Six à la grande Europe des Vingt-Sept et mue par ce couple franco-allemand, pôle  d’attraction et d’influence intra-européenne et extra-européenne.
        2° Cette démonstration de la capacité du couple de promouvoir l’avancement du processus d’intégration européenne, aussi éloquente qu’elle soit, ne peut ignorer l’apparition de phénomènes d’érosion progressive de ce leadership, à la fois sur le plan de la relation dyadique et que sur celui de sa projection intra-européenne et extra-européenne.
         a.- Sur le plan du couple, chacun des partenaires a évolué de façon différenciée, aboutissant à une asymétrie progressive de puissance : au niveau économique, la désindustrialisation de la France contraste avec l’industrialisation moderne, accélérée, extravertie de l’Allemagne; sur le plan social, au  modèle dit rhénan de consensus sur les valeurs sociales de travail s’oppose à un militantisme syndical français, éruptif et aux multiples et coûteux blocages; dans le domaine du politique, la capacité  du système allemand de générer des consensus sociopolitiques et de grandes coalitions gouvernementales, regroupant la droite et la gauche, contraste avec la forte ascension  conflictuelle des extrêmes de l’éventail politique en France et la parallèle persistance du fort dissensus clivant entre les forces politiques traditionnelles de droite et de gauche, situations qui alimentent, en rétroaction, une instabilité politique éruptive que la Ve République voulait éradiquer et empêchent la réalisation de profondes réformes structurelles.
        b.- Dans ce nouveau contexte d’hétérogénéité croissante du couple, la capacité de consensus de leadership commun au sein de l’UE, qu’il s’agisse, entre autres, de politiques macroéconomiques de stabilité, d’actions industrielles conjointes, de compétitivité commerciale et de concurrence internationale renforcées, de relations intra-européennes Nord-Sud harmonisées, paraît compromise. Par ailleurs, cette arythmie du couple libère les tendances nationalistes et de « cavalier seul » d’autres États membres (notamment  en Hongrie, en  Pologne, en Italie, dans les Balkans), qui, eux, ne sont plus enclins à se soumettre à un leadership franco-allemand, considéré, alors, comme une sorte de « duopole » gênant, sinon obsolescent; elle encourage, également, certains de ces pays, à des alignements internationaux d’un plus fort atlantisme (tourné vers le leadership américain, de plus en plus présent en Europe), peu propice, pourtant, avec l’aspiration européenne  pour une politique commerciale, industrielle, technologique, d’armements  ou, encore, étrangère et de défense commune, autonome et souveraine (en l’occurrence, des pays de l’Est européen manifestent cette tendance centrifuge d’alignements pro-atlantiques, rendus plus évidents dans le contexte de la guerre en Ukraine). In fine, l’affaiblissement du couple franco-allemand crée un vide que la puissance américaine réussit à combler, directement ou par le biais de l’OTAN, y substituant ainsi son propre leadership.
       II.- Revitaliser le couple ou se résigner à son obsolescence ?
       Dans une réalité asymétrique de relation, l’attachement des deux partenaires devient, également, asymétrique et différencié, variant, certes, selon les périodes et le contexte. Cela dit, les dirigeants français demeurent davantage ancrés dans la logique de couple, y voyant sa nécessité, fidèles, de la sorte, à leur rôle fondateur du tandem, auquel ont, du reste, accolé cette appellation (couple), empruntée à une longue tradition de relation franco-allemande, qui alterne, dans un parcours historico-politique sinueux, dualisme et dualité (voir les références de Jules Romains, Le couple France-Allemagne, 1934). Les Allemands, en revanche, ont fait, en la matière, preuve d’un « suivisme » de parcours et d’une certaine retenue d’appellation, préférant les termes d’amitié franco-allemande et de réconciliation franco-allemande. 
        1° En effet, la France réussit, dans l’après-guerre, à former un « couple franco-allemand de réconciliation», intégré dans le cadre multilatéral de l’Europe des Six, ainsi que le souligne le rôle de Jean Monnet et de Robert Schuman, agréé par le chancelier Adenauer et menant à la création de la CECA, « police d’assurance », capable d’enrayer toute possibilité de résurgence, sur le long terme, du nationalisme conquérant du voisin d’outre-Rhin : une Allemagne européenne intégrée  dans une CE supranationale, plutôt qu’une Europe allemande était l’objectif alors poursuivi, pour consolider la paix, le développement et la prospérité du Continent. Cette approche française de tandem stratégique fut poursuivie par le général de Gaulle, bien que dans une orientation plutôt bilatérale, comme le souligne le traité de l’Élysée (1963) qui, on ne l’a pas assez souligné, répondait à une tentative gaullienne d’attirer l’Allemagne vers un duopole au sein d’une « Europe des États et des peuples » plutôt de la voir intégrée, avec un rôle directionnel, dans une Europe supranationale. Depuis, dans l’après-gaullisme, le couple a eu, l’avons-nous évoqué, ses moments de rôle moteur de l’intégration européenne, perdant, toutefois, son souffle au sein de ladite grande Europe, sans cesse élargie et pouvant, éventuellement, compter, d’ici une dizaine d’années, plus de trente membres.
        Aujourd’hui, la France, constatant les asymétries de puissance et les divergences  dans le couple, s’inquiète de la décote du rôle, jadis moteur, du tandem dans le processus d’intégration européenne et pour cause : l’Allemagne réunifiée, pays géopolitiquement et historico-politiquement pivot et économiquement influent dans le Centre et l’Est européens, représente un incontournable partenaire de facilitation de la promotion  en couple, dans cette partie du Continent, aujourd’hui aux penchants  atlantistes, des desseins français d’Europe autonome et souveraine, en particulier (mais pas seulement), dans le domaine de la politique étrangère et de la défense; d’ailleurs, à cet égard, plusieurs tentatives stratégiques en ce sens, comme celle, plus récente, de la Boussole stratégique, sont le fruit de cette action de couple. Au-delà, la France voit dans le tandem européen avec l’Allemagne la condition sine qua non du succès de tout projet de rééquilibrage du système international, avec un pôle européen (UE) basé sur la conjugaison des forces de ces deux pays et leur rôle moteur pour réussir un pilier européen autonome et crédible dans une multipolarité mondiale espérée, surtout depuis le Brexit. Mais, même en dehors de ce champ stratégique, européen et international, dit de « high politics », les dirigeants français voient dans le maintien du couple un cadre (rencontres bilatérales périodiques, quasi institutionnalisées, consultations régulières) d’interactions ordonnées et des occasions privilégiées de dialogue bilatéral, d’influence européenne et d’infléchissement de certaines politiques économiques et monétaires du partenaire allemand, jugées d’une grande rigidité macroéconomique. Last but not least, la France croit en l’importance fondamentale du maintien de l’interdépendance commerciale et économique de couple, source essentielle de prospérité et de puissance, surtout dans cet après-Brexit.
       2° L’Allemagne de son côté, qui s’était prêtée au pari intégratif français des années 50 et avait accepté le rôle moteur d’un « couple franco-allemand de raison », y a œuvré dans la durée, dans la période allant de la CECA à la zone euro. Cela dit, notre nouveau siècle a connu un plus fort décalage de développement et d’évolution sociétale entre les deux pays qui, conjugué à une nouvelle Europe, celle des Vingt-Sept, crée, l’avons-nous évoqué, des arythmies et une asymétrie de couple et contribue au processus d’érosion de sa rationalité.
        En effet, l’Allemagne, comparativement à la France (bien que la guerre en Ukraine  perturbe, actuellement, la donne, par la crise énergétique, voire économique et sociale qui frappe, encore que de façon asymétrique, les deux partenaires), a fait preuve d’un sérieux consensus sociopolitique et, dans la foulée, d’une capacité excédentaire de réformes structurelles et d’une approche de consensus gouvernemental et législatif (malgré les inévitables arythmies au sein de l’actuelle coalition), facteurs qui lui ont permis de maintenir-déployer, notamment  en réponse à la crise, des stratégies et des politiques de dynamisation de son économie, toujours tournées vers le long terme (investissements, action commerciale extérieure, domaine de l’armement, relations économiques avec la Chine etc.). Parallèlement, elle demeure toujours attachée à la philosophie et aux règles de rigueur macroéconomique (certes, avec des accommodements au sein d’une UE qui fit preuve de flexibilité en la matière, suite à la crise économique des années 2008 et suivantes, de la pandémie et de la crise énergétique) et sa position future sur le retour à la rigueur du Pacte de stabilité serait source de tension clivante au sein du couple et dans cette Union hétéroclite.
       3°  Se tournant, maintenant, vers l’actuelle cacophonie sociopolitique en France, elle n’est non plus propice à une dynamisation du couple franco-allemand. En effet, le décalage et l’asymétrie des deux partenaires, aux origines du découplage structurel, prennent, également, la forme de décrochage perceptuel et affaiblissent le tandem. Et pourtant, les dirigeants allemands, quoique placés face à cette érosion de la cohérence du couple, ne souhaitent  pas sa dissolution, car leur pays  y a vécu des jours heureux : ils le créditent des principales réussites de l’intégration européenne, malgré les retards et les périodes de procrastination-stagnation; ils sont, par ailleurs, conscients que la montée en puissance et en solo de l’Allemagne susciterait en Europe les vieux démons et les vieilles craintes, dans une réminiscence d’un pouvoir allemand de domination. En somme, le couple franco-allemand procure à l’Allemagne, même dans l’asymétrie des partenaires, le poids des forces conjuguées du tandem, une précieuse interdépendance économique, une valeur ajoutée de coopération économico-commerciale extérieure, une chance d’une vraie politique étrangère et de défense commune, le tout dans une atmosphère de « dépolitisation » intra-européenne (face au reste de l’Europe) et extra-européenne de sa puissance. Autrement dit, faire du décalage de puissance au sein du couple une raison de décrochage du partenaire allemand ou une source d’obsolescence du rôle et de l’ambition du tandem, affaiblirait le poids européen et mondial des deux partenaires et de l’Union dans son ensemble.
       Quant à la France, son espoir de revitalisation du couple, voire de sa refondation, passerait par un haut niveau de consensus sociétal français, une vie sociopolitique moins éruptive, une stabilité politique dans le respect de la philosophie et des règles de la Ve République, une capacité de réformes structurelles, devenues incontournables et urgentes.
 
       En somme, c’est dans la logique du proverbe allemand « l’amitié naît dans l’égalité » que le couple réalisera son retour à l’équilibre et que l’UE retrouvera, non pas le leadership franco-allemand du passé, à caractère fortement directionnel (possible dans l’Europe à Six, ardu, sinon impossible, dans une Europe à Vingt-Sept et plus, vu le changement dans le rapport, quantitatif et qualitatif, de forces entre le couple et les autres membres, si nombreux et hétérogènes, de l’Union élargie), mais un précieux moteur d’enchaînements intégratifs, d’arbitrages et de compromis politiques, capable de réussir l’articulation-agrégation des intérêts nationaux et d’atténuer les clivages géoéconomiques et géopolitiques du Continent (Nord, Sud, Centre et Est européens).  

                                         
                                  

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