Panayotis SOLDATOS
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  ÉDITORIAL*

*  Notre Éditorial puise ses problématiques dans l’actualité européenne, sans, toutefois, en fournir  un traitement descriptif et narratif circonstancié : il vous propose plutôt une analyse des données fondamentales qui la sous-tendent et des enseignements qui en découlent.

  Dans cette rubrique, nous plaçons nos Éditoriaux dans un ordre chronologique, en commençant toujours par le plus récent.

 

Éditorial no 2, 2012
Paru aussi, avec notre  autorisation, comme Chronique,  sur le site web 
www.fenetreeurope.com  ,  le  16  février  2012


Préférer une Union à  géométrie variable évolutive à  l’apraxie de l’unanimisme  ou à  l’utopie de l’accélération : corriger les déviations et dynamiser l’acquis communautaire

«Les hommes n'acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise» (Jean Monnet)

Le prolongement de la crise dans la zone euro suscite une  avalanche d’opinions libres et de positions politiques, notamment celles qui logent dans la presse écrite et sur la toile. Et si elles s’inscrivent  dans une démarche incontestablement légitime, souvent inspirante, toujours révélatrice de la place centrale qu’occupe l’Europe dans notre vie sociétale et son futur façonnement, elles sont, néanmoins, placées dans deux trajectoires parallèles, celles du réalisme et de l’idéalisme, au risque de  rater le rendez-vous de la synthèse, ou, pire, de sombrer dans la cacophonie des arguments controversés.

     Certes, l’impatience sociétale devant une crise, qui s’attaque, bien que de façon asymétrique, au bien-être de larges segments des populations européennes, est bien compréhensible et, même, saine, car elle interpelle, dans l’urgence, l’Europe, qui, depuis le traité de Rome s’est engagée -- et s’en est, du reste, bien tirée, dans l’après-guerre – à promouvoir le progrès économique et social de ses populations, et l’invite à réagir. Il n’en demeure pas moins  que les solutions au «problème» ne seront efficaces et durables si elles restent cantonnées entièrement – car, alors, nécessaires mais pas suffisantes  --  dans la problématique de la zone euro et plongées, de la sorte, dans l’aridité et les limites  du champ macro-économique, la technicité du financier-boursier-bancaire, la juridicité de l’institutionnel-décisionnel, les règles-mécanismes des contrôles budgétaires des États membres «déviants», dont certains, systématiquement en «infraction», doivent, une fois pour toutes, être sévèrement interpellés, au nom de leur obligation de respect des autres) : il ne faudrait pas s’y asphyxier, compromettre la nécessaire solidarité intereuropéenne,  oublier la finalité ultime du «voyage européen», celle d’une construction identitaire et politique, qui ne pourra se faire que dans l’harmonie, la prospérité généralisée, l’internationalisation maîtrisée, l’épanouissement sociétal dans la  conviction  d’un destin européen commun et pérenne.

     Mais, avant tout consensus  de solutions, c’est l’accord dans le diagnostic des causes plutôt que des manifestations de la crise,  qui s’impose, diagnostic qui irait ainsi au-delà des symptômes pour déceler une causalité profonde qui déborde les imperfections de la zone euro – sans, certes, les ignorer --, pour faire émerger des dérives du passé tout au long de la marche intégrative : plutôt qu’une fuite en avant ou des remèdes sectoriels, c’est la correction de la trajectoire, en déviation depuis assez longtemps. Il s’agira, dès lors, dans ce qui suit, d’identifier quelques  virages ratés dans le parcours intégratifs, principaux facteurs essentiels de la crise intégrative globale de l’Union.

     1° Les insuffisances et cacophonies des réformes institutionnelles hypothèquent la réussite du projet européen et le privent, aujourd’hui, dans la crise, d’importants leviers de rebondissement. En effet, au fil des divers exercices «constitutionnels», surtout depuis les années quatre-vingt-dix à nos jours, l’Europe s’est dotée de structures antinomiques et a ainsi «raté la marche», celle d’une gouvernance politique cohérente et, nécessairement, supranationale : a.  le renforcement de  la Commission, depuis le traité de Maastricht, et de son président, depuis les traités d’Amsterdam, et de Nice, a été, en partie, dilué dans l’intergouvernementalisme galopant du traité de Lisbonne, avec un Conseil européen aux pouvoirs constitutionnels et aussi hautement gouvernementaux et  un haut représentant-supercommissaire pour les affaires étrangères et de sécurité, qui éloignent de notre champ de vision  la gouvernance supranationale et condamnent la Commission, déjà politisée ( dans, aujourd’hui, un crescendo de politisation, avec   24 de ses membres au passé politique fort prononcé), à des rôles réactifs; b. la recherche d’un leadership cohérent, à l’interne et à l’international, a débouché, on ne sait pas par quel talent de prestidigitateur, lors de la Convention sur l’avenir de l’Europe, à une cohabitation de quatre présidents (et un cinquième annoncé), ceux de la Commission, du Conseil européen, du Conseil des ministres, de sa formation spécialisée de  Conseil des affaires étrangères et, maintenant, du président annoncé des sommets de la zone euro; c. quant au Parlement européen, promu dans ces fonctions de législateur, il observe que le «cordon ombilical»,  qui le liait jadis aux parlements nationaux et fut coupé depuis son élection au suffrage universel direct, s’est quelque peu rétabli avec l’entrée, dans le contrôle du respect de la règle de subsidiarité, des parlements nationaux, sans cesse en quête  de nouveaux rôles et de réinsertion  dans le système politico-institutionnel de l’Union.

     2° Le choix de découplage, en 1992, dans le tandem optimal «union monétaire-union économique», découplage, aujourd’hui, souvent regretté (mêmes par ces architectes)  et, depuis, le laxisme dans le contrôle du respect des critères d’UEM du traité de Maastricht expliquent, en grande partie, l’actuel climat délétère, en matière macro-économique au  sein de la zone euro. En effet, vu ledit découplage, l’on avait beaucoup misé sur les critères de Maastricht comme  balises de discipline  dans la planification-gestion des finances publiques des États membres. Et pourtant, de grands  (aujourd’hui, dans la crise, gardiens de l’orthodoxie budgétaire) et de petits pays en ont dévié à plusieurs reprises (certains systématiquement), tandis qu’au moins un des pays est rentré dans la zone euro avec des données  que l’on considère, depuis,  statistiquement non-valides  et qui n’ont pas pu  être alors systématiquement vérifiés, sans du reste, l’application consécutive de sanctions,  prévues par le traité pour un «retour à la normale», Or, malgré ce laxisme et incurie de contrôle, toutes les instances de la gouvernance de l’Union, comme aussi des dirigeants d’États membre critiquent, aujourd’hui,  l’indiscipline des PIIGS , la Grèce en étant, et légitimement, montrée du doigt, surtout pour son refus de reconnaître, réellement, le besoin, impératif et  urgent, d’une profonde réforme de son système étatique, politique, économique, macro- et micro-économique, voire sociétal.

     3° Les élargissements hâtifs, massifs et, généralement, laxistes, de l’Union européenne et de la zone euro, combinés aux deux catégories de défaillances que nous venons d’exposer, ont compromis la marche régulière de l’intégration économique et celle aussi monétaire. Car, en effet, on savait que des pays du Sud européen, comme aussi ceux du Centre et de l’Est, pays libérés de la tutelle  du régime soviétique, ne répondaient pas aux critères (notamment économiques) de Copenhague d’adhésion et avaient besoin d’un temps important de rodage, si bien pour leur entrée dans la CE/UE que, pour certains d’entre eux, pour  leur participation à la zone euro. Au niveau de la zone euro, la conformité aux critères de Maastricht  devrait, au-delà de leur lettre et eu égard à leur esprit, être, à l’époque, observée sur une période de plusieurs années, à la fois pour vérifier leur permanence et stabilité que pour  permettre aux pays candidats d’acquérir grâce, entre autres (et pas uniquement) à  leur monnaie nationale,  une compétitivité, d’abord commerciale, et, ensuite, plus largement économique (profitant, entretemps, d’un régime d’association, dans un schéma de cercles concentriques). D’ailleurs, en dehors de cette dimension de «stress» économique dû à ce type d’élargissements et de participations à la zone euro, il y a aussi les dégâts de paralysies, dus à l’ entrée de dirigeants eurosceptiques, parfois europhobes, à l’existence de nombreux cycles politiques (élections nationales et sous nationales, législatives et, dans nombre de cas, présidentielles) interférant avec les cycles économiques nationaux et  celui de l’Union européenne et de son projet économique et  monétaire, voire aussi politique.

     C’est pourquoi le «traité pour la stabilité, la coordination et la gouvernance», indépendamment de ses mérites et carences intrinsèques (économiques et juridico-institutionnels) est une tentative, souhaitons-le  réussie, d’y  accueillir ceux de la zone euro et les autres qui accepteraient ces règles du jeu (malheureusement édulcorées, depuis les premières annonces du couple-franco-allemand), et de mieux contrôler, par la suite, leur comportement afférent, avec des sanctions qui pousseraient, les «récalcitrants» vers l’antichambre du  retrait.

    Dans cette urgence d’agir, que le débat des analystes et des décideurs puisse donc porter sur la correction de ces dérapages-déviations, avant de se livrer, par une fuite en avant, sans chances de réussite, à  un exercice d’échafaudage de schémas maximalistes (fédéralisme institutionnel et économique) ou des formules minimalistes d’intergouvernementalisme, celles d’un retour à l’Europe des États, dont les Européens ont connu les dégâts sociétaux, suite à  deux grandes guerres meurtrières, deux fois dans la même moitié de siècle, à un protectionnisme dévastateur, à des  conflits régionaux et ethniques, une  fragmentation de la voix du Continent sur la scène internationale, les mettant sur  pente glissante du déclin.

     En somme, le temps est arrivé pour sortir de la recherche de l’unanimisme et de l’illusion d’un cadre pour tous, qui conduit inexorablement à l’Europe à la carte et, à terme,  à la dilution de l’Union dans une zone de libre-échange. S’agissant, plus spécifiquement de la zone euro, au sein d’une Union, il est impératif d’accepter, loin des orthodoxies philosophiques intégratives, qu’elle «rattrape» les erreurs passées d’élargissement  et qu’elle puisse se réformer, dans une géométrie variable, avec ceux qui «veulent et peuvent»  et sans ceux qui «veulent mais ne peuvent pas », ni ceux qui «peuvent mais ne veulent pas». 

Éditorial no 1, janvier-février 2012

Paru aussi,  avec notre autorisation, en version abrégée, comme Chronique, sur le site web   www.fenetreeurope.com,  le 30 novembre  2011.

 

La crise dans la zone euro : vers une troisième voie,
entre les errements irréalistes  et l’apraxie de l’impuissance

 

I.- Un diagnostic confus, hypothéqué par une appréhension différenciée, parfois erronée, de la réalité  et/ou par des prescriptions aux orientations philosophico-politiques opposées

     Les observateurs et analystes font souvent l’amalgame entre « crise de la zone euro» et «crise de l’euro». En effet, s’il est vrai qu’une crise prolongée de la zone euro  aura un impact sur la monnaie unique (taux de change, fluctuations déstabilisatrices, niveau de réserves et de statut de monnaie  internationale, etc.), il n’en demeure pas moins que, à date, et malgré le prolongement de la crise dans la zone, l’euro résiste bien, dans l’ensemble, et le souci commun est de le consolider sur le moyen et le long terme.

     Aussi, serait-il plus exact, conceptuellement et aussi en termes empiriques, plutôt que de parler d’une  crise de l’euro, de se référer à la crise de la zone euro, ou, plus précisément, de la crise dans la zone euro. Car, cette tempête, qui n’est, certes, pas sans rapport avec la crise économique et financière internationale, fut cristallisée-accentuée, d’une part,  par les violations, de la part de certains pays, dits du Sud (même si l’Irlande ne loge pas sous la même enseigne géographique), des critères  macro-économiques établis par le traité de Maastricht et repris par le Pacte de Stabilité et de cohésion (ci-après : le Pacte), en particulier, mais pas exclusivement, au niveau du déficit budgétaire et de la dette internationale de ces pays (la crise de l’ Irlande étant aussi tributaire des politiques du système bancaire), et, d’autre part, par l’absence de mise en œuvre de sanctions, voire de leur renforcement, au niveau de l’Union européenne, pouvant les ramener dans les paramètres du traité et de l’orthodoxie macro-économique. Notons, au passage, que ces violations ont été tolérées, voire pratiquées, par d’importants  membres du système, entre autres la France et l’Allemagne, qui, aujourd’hui, s’érigent  contre ce vent de laxisme macro-économique venant du Sud.

     Certes, et sans refaire le débat du temps de la préparation du traité de Maastricht, d’aucuns avaient  bien soulevé, à l’époque, la question du meilleur ordre de préséance entre union monétaire et union économique. Mais, l’urgence de doter le marché unique de son complément logique, la monnaie unique, et  de relancer l’intégration européenne, par l’adoption  de l’euro (l’impact intégratif de la monnaie unique nous paraît, aujourd’hui, incontestable), sans attendre l’accomplissement préalable du long parcours vers une union économique, a conduit, alors, à la préséance de l’union monétaire, balisée  par et appuyée sur une discipline macro-économique (nous renvoyons ici aux critères de Maastricht et au Pacte), dans un cadre de discipline macro-économique qui n’a, toutefois, pas «eu des dents», en termes d’automaticité de sanctions, la sorte de «soft law», en la matière, s’étant avérée inefficace, ceci d’autant plus que l’on avait, par le passé, à les appliquer à d’importants  pays de l’Union  (pensons, notamment,  à la France et à l’Allemagne), qui dérogeaient à l’orthodoxie des critères et mettaient les institutions européennes dans une inconfortable position  de censeur, peu enclin à sévir dans ce contexte, ceci d’autant plus que les hésitations de la Commission allaient de pair avec les réticences du Conseil.

    En somme, n’eussent été les mauvaises politiques internes de certains pays membres surendettés,  nous ne serions pas, aujourd’hui, en train de discuter de la crise dans la zone euro ou, tout au moins, d’une crise d’une telle ampleur et profondeur. Et nous faisons ici allusion, parlant de ces pays,  à l’incurie de leurs   dirigeants politiques, à leurs  fragilités sociétales, à leurs politiques laxistes, voire délétères, de finances publiques, à leurs carences de compétitivité, exacerbées par la mondialisation et la concurrence de puissances économiques émergentes, notamment  aux coûts de production plus bas, à leur méfiance vis-à-vis de l’État et de ses besoins de recettes fiscales, à leurs pratiques de consommation effrénée et sans égard à leur capacité de soutenir le rythme dans le long terme, pratiques devenues l’idéologie sociétale, à leurs déficits de cohésion sociale. Certes, sur un plan international, la crise déclenchée par le découplage croissant de l’économie réelle de celle financière,  les  graves laxismes-défaillances des institutions boursières et bancaires, les erreurs de politiques, notamment  aux États-Unis, ont inscrit au tableau de la crise des paramètres extérieurs non négligeables.

     Curieusement, cependant, aujourd’hui, par un raisonnement cyclique, qui frôle l’absurde et  qui nous laisse dubitatif, d’importants segments des  populations  des pays membres en crise,  comme de la Grèce, s’indignent, voire s’opposent  à l’impératif processus d’aggiornamento de leur système  économique (établissement de règles de rigueur en politiques macro-économiques et d’équilibre budgétaire, de rétrécissement-modernisation de l’Administration publique, de restructuration de l’économie, avec des réformes structurelles et une compétitivité accrue,  à l’aide, notamment, d’un système d’ éducation innovante et de NTIC performantes) et à son extension dans les sphères  du système politique et, plus largement, sociétal; ils dissimulent même le fait  que la complicité clientéliste entre gouvernants et gouvernés leur  a permis, pendant des décennies, de se servir allégrement et des fonds publics nationaux et des aides communautaires; ils réclament, même, au chapitre d’une solidarité en sens unique, plus d’injections de fonds de leurs partenaires,   au point de mettre, aujourd’hui, sans grands remords et sentiment de culpabilité,  ni même regrets, en péril la zone euro et les pays qui ont su, non sans sacrifices sociétaux, adopter les bonnes politiques macro-économiques et de restructuration, en se conformant à la fois aux critères de Maastricht et du Pacte et aux exigences d’une plus grande compétitivité.

 

II.- La cacophonie des solutions : entre le rêve et la réalité

     Devant cette crise dans la zone euro, ainsi définie, nous  identifierons, dans ce qui suit, trois types  de solutions, émergeant du discours politique, économique et social, des gouvernants et des gouvernés, d’une part, des analyses des spécialistes, d’autre part. Elles sont, forcément  cacophoniques, antinomiques, antagoniques, «bousculées» qu’elles se trouvent dans l’acuité de la crise et l’hétérogénéité des acteurs, et  évoluent dans un continuum allant de l’idéalisme ou du manque de discernement  au réalisme, avec, quelques fois, des tentatives de synthèse.

      Au niveau des acteurs, plus spécifiquement, on enregistre une multitude de niveaux (régionaux, nationaux, européens, étrangers, internationaux, en provenance du secteur  public et privé) et d’une vaste palette de motivations, intérêts, arrière-pensées. Quant à la voix de l’Union européenne elle-même, elle reflète sa propre segmentation, avec sa polyarchie de présidents (président de la Commission, président du Conseil européen, président du Conseil (présidence tournante),  président de l’Eurogroupe, président des Sommets de la zone euro (à la suite d’une décision du  Conseil européen du 27 octobre 2011), président du Conseil des affaires étrangères (le Haut représentant de l’UE) et sa multipolarité institutionnelle et de cadres de fonctionnement (Conseil européen, Conseil, Commission, Parlement européen, Banque centrale européenne, Eurogroupe, Sommet de la zone euro, pour ne se limiter qu’aux principales instances impliquées dans ce débat sur la  crise dans la zone euro).

      1° La première approche de solutions, qui souffre, sur le plan européen, d’un manque de rationalité économique, d’assises politiques, et plus largement sociétales, de socle identitaire de soutien, est celle de la solidarité sans la responsabilité et sans le changement, mise de l’avant, essentiellement, par  les États membres qui ont accumulé d’importants déficits  et dettes, provoquant leur «décote» et menaçant leur faillite ou, encore, pour certains d’entre eux, qui craignent de s’y plonger, par leur incapacité de réformes structurelles et de maîtrise de leurs finances publiques ainsi que par leur déficit de consensus politique et de cohésion sociétale. Elle prône la mutualisation des dettes nationales, notamment, par des interventions  de la BCE, par le lancement d’un système d’ euro-obligations, par une augmentation considérable des fonds mis à la disposition du  FESF et, par la suite, du MES. Ils espèrent rassurer les marchés par la «mutualisation des dettes», plutôt que par l’assainissement de leurs finances publiques et économies. Et pourtant, comme le soulignait pertinemment le Commissaire Barnier, «aujourd’hui,la question n’est pas de faire des dettes supplémentaires, même en commun; la question est de réduire notre endettement, de réduire nos déficits» et, ajouterions-nous, d’assurer la compétitivité économique.

      Les faiblesses de pareille approche sont évidentes et leur énumération sélective, par ordre d’importance, nous donnerait l’argumentaire de leur rejet qui suit.

     a.- Loin de ramener l’assainissement macro-économique requis, elle encouragerait le laxisme des pays qui ont déjà fait preuve de déliquescence, leur permettant de puiser dans les fonds communs à disposition et de continuer à clamer une solidarité communautaire, sans aucun incitatif de réformes sérieuses; bien au contraire, elle prolongerait le mal sociétal dont ils souffrent et, au-delà, et en rétroaction, elle entraînerait la déstabilisation des pays, pourvoyeurs d’aide. Il s’agirait, en somme,  d’une solidarité à sens unique, en l’absence de conséquences pour les pays en infraction macro-économique et de contrôle européen de leur politiques afférentes (accompagnée, en revanche, de contrôle et de sanctions, cette solidarité serait envisageable, voire, éventuellement, – si les pays aidés acceptent de mettre de l’ordre dans leur système économique, politique et social –, l’élément du dispositif d’une vraie sortie de la crise,  comme nous le verrons, infra, 3°, dans le cadre d’une troisième approche de solution).

     b.- Elle se heurte à l’opposition, certes, prévisible et légitime, des pays qui respectent les critères de Maastricht et le Pacte et  ne souhaitent pas  transférer à leurs populations le fardeau de telles interventions : leurs dirigeants prennent la juste mesure du coût politique d’une telle expression de solidarité à sens unique et les populations restent réfractaires à leur alourdissement fiscal, qui en découlerait forcément. À cet égard, des sondages d’opinion et des prises de position de dirigeants et institutions des pays dits «vertueux», sur le plan des politiques macro-économiques et des réformes structurelles,  laissent peu de doutes sur le caractère dysfonctionnel  et indésirable d’une telle approche.

     c.- Sur le plan de la légitimité d’un tel schéma de «solidarité» et en l’absence d’institutions centrales (fédérales) démocratiques, un profond déficit démocratique s’en produirait. C’est ainsi que des institutions nationales (gouvernements de plusieurs pays) s’y opposent et qu’une Cour constitutionnelle (celle de Karlsruhe) a insisté, en septembre 2011,  sur le besoin de négocier et conclure des mesures renflouant les fonds de solidarité, destinés à l’aide  de pays surendettés de la zone euro, uniquement après approbation  du parlement national.

     2° Se saisissant de la crise dans la zone euro et du débat sur la gouvernance européenne, le courant fédéraliste y voit une «fenêtre d’opportunité»( «window of opportunity») et propose la fédéralisation de l’Union, ce qui permettrait de prévoir des méthodes  de transferts fédéraux de solidarité vers les unités fédérées – voir le fameux système de péréquation canadienne --, si elles sont fortement endettées, comme aussi l’établissement une union économique (politiques budgétaires, fiscales, industrielles, énergétiques etc.), ce complément nécessaire de l’union monétaire, qui n’a pas pu être son préalable lors du traité de Maastricht ou d’une création concomitante des deux). On réglerait, également, de la sorte, la question du  déficit démocratique, les décisions économiques et interventions en faveur des unités fédérées étant alors adoptées au sein d’un Parlement fédéral. Enfin, le degré d’efficacité-cohésion-rapidité de telles politiques et interventions en faveur des unités membres serait bien plus élevé, du fait de l’existence d’institutions centrales intégrées et fortes, que dans l’actuelle Union européenne, d’un parlementarisme elliptique, d’un système constitutionnel mixte, alliant, difficilement,  supranationalité et intergouvernementalisme, d’un déficit démocratique, certes, progressivement, en réduction, mais toujours  présent, selon le niveau institutionnel.

    Cela dit, la création d’un système fédéral, contrairement aux affirmations avancées, tout en permettant, notamment par un système de péréquation, des transferts de fonds du système central aux unités fédérées (transferts, du reste, pas toujours, ni éternellement, assurés, si le système juridico-constitutionnel en souhaite autrement), n’établirait  pas automatiquement et  nécessairement un contrôle budgétaire sur les unités fédérées, comme l’indique, par exemple, le cas du système canadien (à moins de disposer de dispositions constitutionnelles  et de législations fédérales et fédérées d’équilibre budgétaire au  niveau des unités fédérées). En revanche, elle permettrait toutes les politiques communes d’une union économique, créant ainsi des assises plus solides pour l’union monétaire (notons  que, du fait d’avoir autant de systèmes fédéraux que d’États fédéraux, il ne serait pas certain que tous les espoirs des fédéralistes européens pour une intégration économique, thérapeutique de la crise actuelle,  seraient  nécessairement réalisés).

     En tout état de cause, la principale faiblesse de la solution fédéraliste  proposée réside dans la réalité européenne, elle-même : dans l’Union des Vingt-sept, la volonté de fédéralisation est bien faible, aujourd’hui,  pour que l’option entre dans le champ du réalisme. Pour preuve, l’évolution de la Communauté européenne et de l’Union européenne dans  un sens  plutôt opposé, dans la présente décennie, soit : le rejet du traité établissant une Constitution pour l’Europe (même de ses symboles d’inspiration  étatique ou des termes y renvoyant, tels que «loi» et «loi-cadre»; l’évolution institutionnelle-constitutionnelle de l’Europe, surtout depuis le traité d’Amsterdam, de jure et de facto, vers plus d’intergouvernementalisme (création d’un second pôle intregouvernemental de gouvernance, celui du Conseil européen; érosion des rôles de la Commission – par exemple, exercice de l’initiative législative, souvent hétérophote, la Commission étant invitée par le Conseil européen, le Conseil, la présidence tournante ou le PE à introduire des propositions législatives orientées-esquissées d’avance); apraxie de la Commission devant les contraintes du principe de subsidiarité; création d’un super-commissaire (le Haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité), imposé à la Commission; établissement d’une fonction de président stable et de durée du Conseil européen, potentiellement  en situation d’antagonisme avec le président de la Commission; montée des rôles directionnels de certains pays membres, agissant seuls (Allemagne) ou en tandem(couple franco-allemand); éloignement de la méthode communautaire dans les grandes questions de gouvernance économique (la lecture attentive des décisions adoptées en Conseil européen, les 24-25 mars 2011, et des autres mesures annoncées dans la foulée, sur le Pacte pour l'euro plus; coordination renforcée des politiques économiques pour la compétitivité et la convergence ainsi que sur les modalités d’établissement et de fonctionnement du Mécanisme européen de stabilité(MES), révèle l’orientation et la charpente de structuration intergouvernementale de cette nouvelle Europe économique et monétaire en devenir, sous l’impulsion directionnelle du Conseil européen); absence de progrès significatif  dans la construction d’une identité européenne.

     Notons, toutefois, que le recours, comme ultime remède, au schéma des «cercles concentriques», avec une zone euro en dynamique de fédéralisation, ne sera  pas à exclure totalement de l’horizon du moyen  terme, si, certes, la rationalité prévaut au niveau des membres de la zone, la crise ne les désintègre dans l’intervalle critique et l’ensemble des membres de l’Union l’acceptent, condition  sine qua non pour protéger le cercle extérieur du marché unique, socle nécessaire d’une enveloppe protectrice du cercle de la zone euro.

     3° In fine, il y a une approche pragmatique et de synthèse que nous privilégions, tout au moins dans le court et le moyen terme, conservant ainsi intacts nos espoirs de fédéralisation de l’ensemble de l’Union, par étapes et dans le long terme : c’est la troisième voie, qui mériterait à être explorée, voire poursuivie, avec conséquence, persévérance, détermination, vigueur. On y trouverait  certains aspects du tout récent plan d’action de la Commission, présentée par son président Barroso, le 23 novembre 2011.

     Elle représenterait un saut qualitatif vers un  système qui serait en deçà du gouvernement fédéral, tout en étant au-delà du profil intergouvernemental actuel, en matière économique, soit une gouvernance de fédéralisme elliptique, mais évolutif, dynamisant les forces de «spill-over» de fédéralisation, dans le long terme (fédéralisation globale de l’UE ou, ce qui paraîtrait plus probable, de la zone euro).

     a.-  Sur le plan institutionnel, certaines réformes, inscrites dans diverses ardoises d’acteurs, pourraient constituer un premier socle de gouvernance de consolidation de la zone euro et de facilitation de l’efficacité-cohérence-rapidité des décisions  de l’Union y afférant : l’élection du président de la Commission au suffrage universel (voir la récente relance de cette proposition devant les membres de la CDU, en Allemagne – par le passé, le même parti avait préconisé des formes de fédéralisation de la Communauté européenne, sans être suivi, notamment, par la France, tandis que le Ministre d’alors, dans le gouvernement Schröder, Joschka Fischer avait, également en vain, essayé de convaincre ses partenaires français d’endosser un tel processus), tremplin de légitimité, pouvant lui permettre d’obtenir un  cumul des fonctions de président du Conseil européen et de président  du Sommet de la zone euro; révision des traités, en vue de l’établissement d’un système  plus contraignant de respect des critères de Maastricht et du Pacte, notamment par la possibilité d’un droit de regard de la Commission, en amont des procédures budgétaires nationales, et de contrôle plus serré des pays en crise macro-économique (le Protocole no 14, rattaché au traité de Lisbonne, pourrait déjà permettre une plus grande intégration dans le domaine des politiques de finances publiques de la zone euro); création d’un  Ministre européen de l’Économie et des Finances, selon une procédure et un régime analogues à ceux en vigueur pour  le  Haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité.

     b.- On peut aussi penser à une plus grande harmonisation des législations-politiques dans les domaines de la fiscalité, comme aussi dans le champ  des  politiques  industrielles, énergétiques et sociales, combinée à une taxe sur les transactions financières et un contrôle rigoureux des marchés financiers.

     c.- La transformation des FESF - MES en vrai Fonds monétaire européen, sans, par ailleurs, modifier la vocation et l’indépendance de la BCE, représente, également, un important ingrédient de l’approche.

     d.- On suggère aussi l’obligation des États  membres de la zone d’inscrire une règle d’équilibre budgétaire dans leur Constitution ou législation.

     e.- Il y a aussi l’établissement d’un  régime de sanctions à l’égard des États qui violent les critères de Maastricht et le Pacte. Elles seraient consécutives à une nouvelle forme de  recours en manquement des États devant la Cour de Justice de l’UE et à une condamnation, accompagnée de pénalités pécuniaires.

     f.- On introduirait aussi (c’est notre suggestion) un régime de contrôle politique et de sanctions analogue à celui de l’article 7 TUE. À cet égard, l’État qui violerait lesdits critères de Maastricht  et le  Pacte pourrait être suspendu de  certains de ses  droits découlant de l'application des traités, y compris le droit de vote du représentant du gouvernement de cet État membre au sein du Conseil.

Panayotis Soldatos

Prochain rendez-vous Éditorial en mars-avril 2012(no 2)



Éditorial no 5, novembre  2011

Paru aussi,  avec l’autorisation de l’auteur, comme Chronique, sur le site web   www.fenetreeurope.com le 8 novembre 2011.


PROTÉGER L'INITIATIVE LÉGISLATIVE DE LA COMMISSION EUROPÉENNE *
 
A.- L’initiative législative de la Commission, une  audacieuse innovation  de rationalité et un acte de choix politique

     À un moment où des voix s’élèvent pour défendre, devant la profonde crise de la zone euro, l’impératif de fédéralisation du système, il convient de prendre la mesure de cette ambition, du reste légitime et, à terme, salutaire, pour réaliser,  notamment à la lumière de la régression institutionnelle de la construction européenne, la distance du rêve et s’atteler, plutôt et en priorité, à la tâche d’endiguer-redresser l’érosion de la supranationalité,  avant même de penser à un tel  approfondissement constitutionnel. Aussi, notre propos tentera-t-il  d’illustrer un des volets essentiels de cette régression, celui de la «décote» de l’initiative législative de la Commission, qui risque de s’aggraver en cas de gouvernance économique découplée de la méthode communautaire.

      1° L’examen de la courbe de l’exercice de l’initiative législative de la Commission européenne s’inscrit dans la plus vaste problématique de la gouvernance européenne, voire de l’évolution  intégrative et, plus largement sociétale, de la construction européenne : cette fonction centrale du Collège des commissaires, appuyée sur leur indépendance et compétence, s’est, à l’origine,  voulue le garant d’une meilleure législation et le moteur d’un processus d’intégration sans cesse plus avancée.En effet, l’attribution  à la Commission du quasi-monopole de l’initiative législative fut une audacieuse innovation  de rationalité et un acte de  choix politique, articulée à la méthode communautaire, appelée aussi «méthode Jean Monnet» : elle représenta  le fer de lance du processus d’intégration européenne,  dans ses  objectifs  de départ et ses  finalités intégratives ultérieures.

     2° Malheureusement,  l’accentuation des pressions des forces d’intergouvernementalisation  du système de la Communauté  européenne et, aujourd’hui, de l’Union, surtout dans le contexte actuel de la recherche d’une gouvernance économique,  nous révèle  une cascade de phénomènes d’érosion des rôles de la Commission, celui de l’exercice de l’initiative législative en étant sérieusement affecté. Aussi, s’en dégagea-t- il, au fil des décennies et jusqu’à nos jours,   une courbe descendante, tant  au niveau institutionnel, celui de la méthode communautaire,  que sur le plan de l’ambition institutionnelle  plus vaste de la Commission dans le projet de construction européenne. Et si le traité de Lisbonne a pu reconfirmer, par une disposition épigrammatique, le monopole de l’initiative de la Commission (art. 17, par.2 TUE), la courbe de son érosion n’est nullement redressée et l’effectivité de son exercice demeure réduite et fragile. Ce phénomène d’érosion est, évidemment, le révélateur de  mutations dans les rapports de force entre la Commission et les autres institutions communautaires, et, en particulier, entre les institutions supranationales et celles intergouvernementales du système.

     3° Il est bien  établi que l’amorce de ce processus d’érosion se situe au moment de la crise européenne  de 1965, provoqué par la France, dans une  attaque frontale et massive de la «méthode communautaire» et de sa pierre angulaire, la Commission supranationale, avec ses pouvoirs substantiels, dont le quasi-monopole de l’initiative législative. Dans la foulée, la politisation progressive du Collège des commissaires et l’imposition, par le Compromis de Luxembourg, d’un  de facto veto ont affaibli, pendant longtemps, la nature supranationale (intérêt communautaire, d’un dénominateur commun élevé)  de la proposition  de la Commission, soucieuse, désormais, de rencontrer le consensus du Conseil.

B.-  Les principales manifestations du  processus d’érosion dans  l’exercice de l’initiative législative de la Commission

    1° Les «injonctions- interventions» des autres institutions : «l’initiative de l’initiative» 

   Nombreux sont les indices, fondés sur une observation systématique du processus législatif au sein  de la CE/UE, qui alimentent la thèse d’une mouvance de substitution, en matière de genèse de propositions législatives, d’autres institutions  communautaires étant à leur origine, avec  la Commission se cantonnant souvent à leur formulation  de relais.

     Ainsi que le soulignait le commissaire Michel Barnier « en réalité, la Commission ne légifère de sa propre initiative que dans 10% des cas. Pour le reste, elle agit surtout à la demande des États membres [en  Conseil européen ou en Conseil, avec  aussi ses présidences semestrielles] ou du Parlement» (affirmation rapportée dans  le Bulletin quotidien Europe, du  14 septembre 2002, p. 4).

     À ce même propos, le Parlement européen, enregistrant  cette érosion par «l’initiative de l’initiative», regrette, par exemple, dans sa résolution du 5 décembre 2002, portant sur le programme législatif et le programme de travail du Collège en 2003, le fait  «que la Commission ait décrit son programme de travail comme une simple contribution au programme opérationnel annuel du Conseil, alors qu’il est essentiel que le programme de travail soit élaboré et présenté d’une manière totalement cohérente avec le droit de la Commission de proposer des mesures législatives».

     De façon opérationnelle, les principales «invitations à agir» (ici, à introduire un acte législatif) proviennent des autres institutions communautaires et, notamment, du Conseil et de sa présidence semestrielle, du Conseil européen et du Parlement européen. Le Conseil, dans le cadre de l’opérationnalisation  de son  programme annuel ainsi que dans  ses diverses résolutions périodiques d’orientation de l’action communautaire,  énonce des souhaits de menu législatif. Il en va de même, avec les invitations lancées par les  présidences semestrielles, à l’occasion de leurs   énoncés programmatiques, en début de mandat, pour des initiatives législatives de la Commission. Quant au Conseil européen, ses invitations, à l’adresse de  la Commission, à  prendre des initiatives législatives, s’appuient sur sa mission de «donner à l’Union les impulsions nécessaires à son développement» et d’en définir «les orientations et les priorités politiques générales » (article 15, par 1er  TUE). À côté de ces interventions pressantes d’institutions intergouvernementales aux sensibilités nationales, il y a les invitations du PE (art. 225 TFUE et accord-cadre entre la Commission et le PE, de juillet 2000, — renouvelé-révisé  en 2010) pour la présentation d’une « proposition appropriée sur les questions qui lui paraissent nécessiter l'élaboration d'un acte de l’Union pour la mise en œuvre du présent traité»; provenant, toutefois, d’une institution également supranationale, elles  menacent  moins  la cohérence communautaire de la législation.

    2° Le  principe de subsidiarité et son contrôle par les parlements nationaux

     En vertu du Protocole sur l’application des principes de subsidiarité et de proportionnalité,  rattaché au traité de Lisbonne, les parlements nationaux exercent un contrôle serré sur les initiatives législatives de la Commission et leur conformité au principe de subsidiarité, conduisant à un alourdissement du processus législatif, à des hésitations du Collège des commissaires, voire à une diminution de l’«activisme» législatif que nous lui connaissions par le passé.

    Pire encore, les propositions de la Commission  courent le risque d’une sorte de «mort au feuilleton». En effet, dans le cadre d’un tel contrôle, les avis motivés d’opposition (pour non-respect du principe de subsidiarité) d’une majorité simple  des voix attribuées  aux parlements nationaux, qui oblige la Commission de revoir son texte et, en cas de son maintien, de le justifier par un avis motivé,  peuvent même conduire  à l’abandon de la proposition législative, si,  en vertu  d’une majorité   de 55%  des membres du Conseil ou d’une majorité des suffrages exprimés au PE, le législateur estime qu’elle n’est pas conforme au principe de subsidiarité (article 7, par. 3, point b) du Protocole).

     3° L’«autocensure» dans l’exercice de l’initiative législative de la Commission

     a.- Une Déclaration rattachée au traité de Lisbonne,  a repris l’idée de base du Compromis de Ioannina (calcul  spécial  de la  minorité de blocage, dans le sens d’un abaissement  de son seuil) pour recourir, de façon consécutive, à une formule de veto suspensif (mais collectif), qui rappelle quelque peu le Compromis  de Luxembourg. Ceci implique, au niveau de l’initiative législative de la Commission, une autocensure sur le plan du contenu de ses propositions législatives, en reprenant, le cas échéant, une  proposition pour l’adapter aux besoins d’un consensus en Conseil, à la suite d’un tel blocage.

      b.- L’application à la proposition d’acte législatif  des tests  de subsidiarité, avec leur degré  d’incertitude sur le plan des critères à considérer (« dans la mesure où les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas âtre atteintes de manière suffisante par les États membres…, mais peuvent l’être mieux, en raison des dimensions ou des effets de l’action envisagée, au  niveau de l’Union»)(art. 5, par. 3 TUE), est  une démarche délicate et peut, dans bien  des cas d’incertitudes d’évaluation de ces critères, conduire Commission  à l’ autocensure, ceci d’autant plus qu’elle anticipe, avec appréhension,  la cascade de tests de subsidiarité  des autres branches du législatif, soit du Conseil et du Parlement européen, ainsi que le contrôle des parlements nationaux. Et la pratique, qui connaît une réduction  du  nombre d’initiatives législatives de la Commission, confirme cette nouvelle situation  post-Maastricht.

     c.- Une certaine résignation de la Commission devant diverses réactions du Conseil face à ses propositions législatives est, également, présente. À cet égard, le Collège hésite à exercer «des retraits politiques de ses propositions pour cause de dénaturation» et s’oppose, «de plus en plus rarement, à des décisions majoritaires au sein du Conseil, même si celles-ci ne répondent pas entièrement aux objectifs de sa proposition initiale: en fait, l’accord possible du co-législateur est devenu de plus en plus l’exigence prioritaire de la Commission, fût-ce au détriment du niveau d’ambition de sa proposition » (P.PONZANO, Le droit d’initiative de la Commission européenne: théorie et pratique, p. 6).

    d.-  Nous incluons dans cette attitude d’autocensure, la diminution constante des initiatives législatives de  la Commission, dans le contexte des procédures  de « meilleure  et plus intelligente législation». En effet, de  longues et circonstanciées consultations des parties intéressées,  avec des risques d’alourdissements  bureaucratiques, de retards dommageables et de perte de momentum,  de surcharge de l’Administration de Bruxelles, de délais  d’enlisement sous les poids des intérêts controversés, des études d’impact  d’une éventuelle proposition d’acte communautaire créent un  environnement de lourdeur dans l’éclosion  de l’initiative législative  qui, tout en recherchant une plus grande transparence et démocratisation du processus, s’aventure souvent dans les méandres des intérêts particuliers et du concassage des vues, pour perdre l’horizon de l’intérêt général et la capacité d’arbitrage de synthèse,  à un moment où la constellation   des situations  nationales, sous-nationales et sectorielles révèle une réalité «éclatée».

      4° Les risques de  «décote» plus grande de l’initiative législative  de la Commission  dans le cadre de la mise en place d’une gouvernance économique et d’un éloignement de la méthode communautaire

      En effet, si, comme la tendance l’indique (si l’on suit les décisions des  Conseils européens de cette année 2011), dans le cadre d’une gouvernance économique à structuration  intergouvernementale, des pans entiers de décisions (actuelles et à venir) échappent à la méthode communautaire et se transfèrent, notamment, au Conseil européen et son président (comme aussi à l’Eurogroupe, aux Sommets de la zone euro et au président annoncé des dits Sommets), ainsi qu’au Conseil, la Commission perdra l’espoir de devenir le moteur de cette gouvernance et du régime juridique de son encadrement-fonctionnement et, par conséquent,  la possibilité d’y greffer un pouvoir d’initiative législative, exclusif ou, même, concurrent. Les signes d’un tel risque sont déjà apparus, depuis que la crise dans la zone euro intensifie les débats et les initiatives  sur une  gouvernance économique à orientation intergouvernementale.

     On connaîtrait, alors, une transformation, qui ne  laisserait  au Collège des commissaires qu’un rôle d’instance technique, d’études et de suivi, sorte de secrétariat administrativo-technique (concept utilisé par P. MARTIN-GENIER, «Le crépuscule de la Commission ?», in  www.fenetreeurope.com , 31 1.2011), réagissant aux impulsions et invitations à agir des autres institutions et des États membres. Et pourtant, comme le disait si bien Jacques Delors, « la Commission ne saurait être ni le Secrétariat du Conseil[ou, dirions-nous, du Conseil européen] ni l’exécutant du Parlement européen».

     Et pour reprendre, in fine, devant ce risque de gouvernance intergouvernementale, les termes forts de Jean Monnet, «mettre les gouvernements en présence, faire coopérer leurs administrations procède d’une bonne intention, mais échoue sur la première opposition d’intérêts, s’il n’existe pas l’organe politique indépendant capable de prendre une vue commune et d’aboutir à une décision commune»(Mémoires).

Panayotis Soldatos

*  Cet Éditorial s’inspire de nos réflexions à l’occasion de la préparation d’une prochaine communication au Colloque de l’Université de Lille 2, sur  le thème Du Livre blanc sur la Gouvernance européenne à la  «réglementation intelligente».



 Éditorial  no 4, septembre  2011

Paru aussi,  avec l’autorisation de l’auteur, comme Chronique, sur le site web   www.fenetreeurope.com , le 29 août 2011.

Le rôle des  parlements nationaux  dans l’UE : réduction du déficit démocratique ou «renationalisation» d’europhobie?

     Le présent Éditorial, à l’instar de plusieurs de nos précédents textes (voy., notamment : «La dérive de l’ “Europe-espace” : la fin du rêve de construction politique de l’Europe?» ; «L’érosion de l’espace public européen»; «Moins de Commission européenne, moins d’intégration européenne»), s’inscrit dans la même finalité de démarche : circonscrire, sous des angles différents, la mouvance d’érosion de l’espace supranational européen, manifestée par l’affaiblissement des institutions qui s’y inscrivent, voire par des démarches de   renationalisation  graduelle du système. Il s’agit d’un processus, espérons-le réversible, qui, néanmoins, risque d’ébranler l’édifice intégratif européen et son engloutissement par la puissante toujours vague de la globalisation,  dans une dérive de concassages souverainistes. Et s’il est vrai que la crise économique rend les leaders européens conscients du besoin d’une gouvernance économique européenne, le penchant de plusieurs États membres vers des noyaux directionnels d’inspiration intergouvernementale provoque un dangereux découplage de cette gouvernance par rapport  à ses besoins de fédéralisme économique, voire, nécessairement, politique.

La logique constitutionnelle de réduction du déficit démocratique d’un système superposé, en l’occurrence communautaire  européen

     Les tenants d’un  rôle, sans cesse croissant, des parlements nationaux dans la Communauté et, maintenant,  dans l’Union européenne ont réussi, avouons-le, à mettre de l’avant une finalité de  réduction du déficit démocratique de la CE/UE, un grand nombre d’entre eux dissimulant leur principal objectif, celui du ralentissement de la mouvance supranationale et de la parlementarisation de la construction européenne, voire sa renationalisation.

     1° Certes, la question du déficit démocratique de la CE s’est vite posée  à divers niveaux de son architecture institutionnelle, étant même consubstantielle à  ses  prémisses de fondation. En  effet, le triple  souhait des pères fondateurs d’introduire, dans le schéma des pouvoirs publics communautaires, une importante dose de rationalité intégrative (Commission et Cour de Justice), d’exercice en commun de droits souverains (Conseil) et de dépolitisation duprocessus  (Commission supranationale, pour éviter des affrontements d’intérêts nationaux; Assemblée  non directement  élue, pour ne pas s’engager, de façon prématurée,  dans des débats électoraux et dans des controverses politiques sur une  voie  de fédéralisation, avec  un vrai parlement européen, élu et  légiférant), explique  le déficit démocratique initial du système communautaire.

     Dans une telle approche pragmatique de fondation, le déficit démocratique initial des institutions européennes était justement issu de leur légitimité indirecte, jugée, précisément, insuffisante – déficitaire, du point de vue de la culture politique des États membres --, puisque basée sur une  légitimation en provenance  des institutions nationales (Commission nommée par les  gouvernements démocratiques des pays membres; Conseil composé de ministres bénéficiant d’une légitimité dans leur système national; Assemblée parlementaire composée de représentants des parlements nationaux).

      2° Le remède, dans une optique toujours conforme à la culture politique des États membres, résidait dans une légitimation des institutions des la CE, certes  processuelle,   autonome et aux sources propres, c’est-à-dire communautaire, avec, pour l’essentiel, à terme,  un  législatif de type bicaméral, dont la chambre basse serait  issue du suffrage universel, et un exécutif émanant du législatif et responsable devant lui. Et c’est justement ce processus qui s’est mis en marche  lorsque la volonté politique l’a permis, en 1976, par l’Acte d’élection du Parlement européen au suffrage universel, en 1979 par la première élection directe  de députés européens, en 1992 par le traité de Maastricht, introduisant les premiers pouvoirs de colégislateur (codécision) du PE (ayant déjà certains pouvoirs en matière budgétaire et de coopération  législative), élargis par les traités ultérieurs, comme aussi la  coinvestiture de la Commission. Aussi, en toute logique constitutionnelle, la réduction du déficit démocratique d’un système superposé, celui de la CE/UE, s’inscrivait-elle sous l’enseigne de la démocratisation-légitimation de  ses propres institutions, plutôt que dans l’insertion (dans ce cas, réinsertion) au système  communautaire de rôles d’institutions nationales, en l’occurrence des parlements nationaux.

L’ «agenda caché» de la revendication-imposition d’un  rôle des parlements nationaux dans  l’UE : la promotion d’un processus de «renationalisation» du système communautaire européen 

     1° Placé dans la logique susmentionnée  de réduction du déficit démocratique, le constituant communautaire a opté, l’avons-nous vu, dans une optique, certes étapiste, qui s’apparente à la logique d’un pré-fédéralisme, pour le renforcement du Parlement européen, grâce à son élection au suffrage universel direct, son pouvoir d’approbation du collège des Commissaires et (depuis le traité de Lisbonne) d’élection de son président, ses attributions de colégislateur. De la sorte, on a renforcé le degré de légitimité du législatif et de l’exécutif et déduit d’autant le déficit démocratique des institutions; en même temps, par cette approche de légitimation directe du système, aux fondements propres, c’est-à-dire communautaires,  on a, entre autres, sciemment, coupé le «cordon ombilical» liant les parlements nationaux à la CE/UE, parlements qui, auparavant, désignaient une partie de leurs membres – selon les quotas nationaux— pour siéger à l’Assemblée  européenne.

     Pareil processus de «rupture» et d’éloignement des  parlements nationaux du processus  communautaire   était le résultat naturel d’une démarche de réduction du déficit démocratique de la CE/UE; dès lors, il ne devrait permettre aucun débat sur leur éventuel «rapatriement», ne fût-ce que partiel, dans le système européen, sous l’angle, souvent prétexte, d’un processus de réduction du déficit démocratique de la CE/UE.

     Aussi, seule  la question de l’information des parlements nationaux,  ainsi «coupés» des travaux communautaires, avait-elle, désormais, une pertinence et le constituant, en étant conscient,  a cherché, au fil des diverses réformes, les remèdes : la création  et le fonctionnement de la COSAC ainsi que la coopération et rencontres interparlementaires (parlements nationaux-PE) en font partie; de même, un régime formel d’information, dans le cadre du processus d’adoption d’actes communautaires, fut établi, dès le traité d’Amsterdam (Protocole sur le  rôle des parlements nationaux dans l’Union européenne»), qui  réintroduit, de façon indirecte et procédurale, certes subtile, les parlements nationaux dans le processus, par   une règle (forme substantielle) de  «pause» obligatoire, d’un délai d'attente de six semaines, dans la procédure législative, pour permettre auxdits parlements de se prononcer, en amont,  sur les propositions d’actes législatifs; il fut, enfin, affiné et élargi, dans ses paramètres,  lors du traité de Lisbonne, par  des dispositions qui nous paraissent suffisantes, sur le plan des besoins d’information et, notamment, celles du Protocole sur le rôle des parlements nationaux, qui prévoit, entre autres, dans son article 4 : « un délai de huit semaines est observé entre le moment où un projet d'acte législatif est mis à la disposition des parlements nationaux dans les langues officielles de l'Union et la date à laquelle il est inscrit à l'ordre du jour provisoire du Conseil en vue de son adoption ou de l'adoption d'une position dans le cadre d'une procédure législative (…)» ; « [s]auf dans des cas urgents dûment motivés, aucun accord ne peut être constaté sur un projet d'acte législatif au cours de ces huit semaines»;  in fine, «[s]auf dans les cas urgents dûment motivés, un délai de dix jours est observé entre l'inscription d'un projet d'acte législatif à l'ordre du jour provisoire du Conseil et l'adoption d'une position».

     Une telle information en est une de rationalisation politique et de fonctionnalité de l’œuvre législative de la CE/UE, dans la mesure où les parlements nationaux peuvent ainsi se permettre de s’atteler à  deux démarches : l’une pédagogique, en relayant l’information sur l’œuvre communautaire à leurs membres et, au-delà, aux populations nationales qu’ils représentent; l’autre de coopération, en exprimant des points de vue sur des projets de  législations européennes,  dont certaines (directives) dépendent du niveau national pour leur mise en œuvre. En somme, il s’agit, principalement, de réformes de  réduction du déficit de communication, de rapprochement indirectdu citoyen de l’œuvre communautaire,de facilitation de la  coopération dans la mise en œuvre, au niveau national, de la législation européenne et, bien accessoirement et indirectement,  de réduction du déficit démocratique de la CE/UE, ce dernier  se réduisant efficacement par des réformes, l’avons-nous souligné et  illustré, à impact direct sur les institutions européennes, elles-mêmes.

     2° Cela dit, même dans cette optique de réduction du déficit de communication et de coopération, force nous est d’observer certains inconvénients, ceux de l’alourdissement de processus législatif européen et ceux de l’affaiblissement de la clause  d’habilitation (le représentant de chaque État membre au niveau ministériel est «habilité à engager le gouvernement de l’État membre qu’il représente  et à exercer le droit de vote»), introduite par le traité de Maastricht (certes, c’était le prix à payer pour faciliter le dialogue avec les institutions parlementaires nationales, les socialiser à l’oeuvre  intégrative européenne  et rapprocher la CE/UE du citoyen). Sur le plan de l’habilitation plus spécifiquement, on comprend la réduction,  «politiquement», du   degré d’«immédiateté»  d’exercice du droit de vote et  d’ «autonomie», sur le fond,  d'un ministre, membre du Conseil, organe collégial communautaire, dans l'éventualité où il serait  mis devant une résolution préalable de son parlement désapprouvant  une  proposition d’acte législatif (dans des cas de  gouvernements de coalition, cette pression  politique  serait accrue).

    3° S’agissant toujours de la réinsertion des parlements nationaux dans le système de l’Union européenne, leur rôle est  bien plus substantiel lorsque l’on se tourne  vers l’application des principes de subsidiarité et de proportionnalité : on y voit, même, l’amorce, sous couvert de réduction du déficit démocratique de l’Union, d’un processus de «renationalisation» du système par un rôle «décisionnel» des parlements nationaux.

     En effet, le Protocole sur l’application des principes de subsidiarité et de proportionnalité, rattaché au traité de Lisbonne, reconnaît aux parlements nationaux certains pouvoirs  d’intervention au processus communautaire, lui-même, en vue du respect du  principe de subsidiarité, pouvant, même, aboutir à l’abandon d’une proposition législative :  un  parlement national peut  contester, par un avis motivé, la conformité d’un projet d’acte législatif avec le principe de subsidiarité, obligeant son auteur à en tenir compte (article 6  et 7, par. 1er  du Protocole); des avis motivés de parlements nationaux représentant  un tiers de l'ensemble des voix  qui leur sont attribués par le Protocole conduisent à une obligation de réexamen du projet par son auteur et à une décision motivée  de  maintien, de modification ou de retrait(article 7, par. 2 du Protocole) ; dans le cadre de la procédure législative ordinaire, des avis motivés représentant au moins une majorité simple des voix attribuées aux parlements nationaux entraînent le réexamen de la proposition et, en cas de son  maintien, un avis motivé de la Commission  est requis,  «justifiant la raison pour laquelle elle estime que la proposition est conforme au principe de subsidiarité»; les avis de la Commission et des parlements nationaux  sont communiqués au législateur européen qui les examine; si, dans la foulée de cette procédure et, notamment, des avis de ladite majorité  des parlements nationaux sur la non-conformité d’une proposition législative au principe de subsidiarité, «en vertu d’une majorité de 55% des membres du Conseil ou d’ une majorité des suffrages exprimés au PE, le législateur est d’avis que la proposition n’est pas compatible avec  le principe de subsidiarité, l’examen de la proposition législative n’est pas  poursuivi» (article 7, par. 3, b) du Protocole).

Panayotis Soldatos

 Prochain rendez-vous Éditorial (no 5) en novembre 2011

  





 
Éditorial no 3, mai 2011

Paru aussi, avec l’autorisation de l’auteur, dans  www.fenetreeurope.com , le 6 mai 2011.

 

MOINS DE COMMISSION EUROPÉENNE, MOINS D’INTÉGRATION EUROPÉENNE:

AUX SOURCES DE L’AFFAIBLISSEMENT DE L’EUROPE

 

A.-L’édulcoration de  la philosophie supranationale de la construction européenne,

porte ouverte aux rôles directionnels nationaux

      Le processus d’intégration européenne a traversé, tout au long de ses  six décennies de déploiement, de nombreuses et profondes crises, ce qui a inspiré un grand nombre d’acteurs et d’observateurs de la scène européenne à entonner  le fort connu et optimiste  refrain « la construction européenne a toujours progressé en temps de crise». Il est, en effet, vrai  que les Communautés européennes, d’abord, l’Union européenne, ensuite, ont su, dans leur «étapisme», parcourir d’importantes phases intégratives, pour franchir le seuil du marché unique et  de l’union monétaire, avec, aujourd’hui,  une majorité de pays membres  installés dans la zone euro; il est, également, vrai qu’elles ont su s’élargir, tout en introduisant certaines réformes constitutionnelles dans le corpus des institutions. Et pourtant, le rythme accéléré, voire précipité des élargissements successifs et  les insuffisances et ambivalences des réformes institutionnelles ont édulcoré sa philosophie supranationale, introduit dans le système des ingrédients institutionnels antagoniques (notamment, un Conseil européen avec une présidence à temps plein et de durée, sorte de Commission bis, selon l’appellation symbolique du Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker), affaibli la méthode communautaire, voire subtilement privilégié la branche intergouvernementale de la gouvernance, avec, aujourd’hui, une Europe qui s’engage, d’urgence,  dans des réformes d’intégration et de gouvernance économique appuyées sur la fragilité, historiquement prouvée, de l’intergouvernementalisme et de ses sous-produits de renationalisation  du système (leaderships nationaux — cas de l’Allemagne ou, encore, du  couple franco-allemand;  alliances nationales éphémères et  à géométrie variable, modulables selon les thématiques européennes concernées  — alliance  franco-italienne pour une  remise en question  des accords Schengen ou franco-britannique pour des actions militaires forcément inopérantes, constellation de pays membres  du Sud européen  sur l’immigration,  triangle de Weimar(Allemagne, France, Pologne), Ligue du Nord, avec les Britanniques et des  pays scandinaves et baltiques etc.).

     Cet affaiblissement de la Commission européenne représente un long et constant processus, à trois étapes essentielles : la remise en question, voire l’érosion en profondeur   de l’apolitisme de la Commission et, au-delà, de l’esprit de la méthode communautaire; l’introduction, dès 1974, du Conseil européen, dans un schéma de cohabitation, progressivement antagonique, avec la Commission, et sa constitutionnalisation ultérieure, par le traité de Lisbonne, changement  qui déclassera la Commission, tantôt de facto, tantôt de jure,  dans ses fonctions de gouvernance et, notamment, dans celles  de rouage central de l’appareil communautaire; l’insertion dans le système de production normative du principe de subsidiarité et, surtout, l’octroi, par le traité de Lisbonne, d’un pouvoir de contrôle de son application aux parlements nationaux, qui portent  atteinte à l’élan d’initiative législative de la Commission, élan déjà entamé par les fortes suggestions de menu législatif du Conseil, de sa présidence semestrielle et, de plus en plus, du Conseil européen.

      Un climat de résignation politique et de timidité normative de la Commission en découle, alimenté par ces évolutions, comme, également, par les carences de son propre leadership(présidence) : il risque d’anéantir le rêve d’un seul exécutif européen, d’ordre supranational, avec une rupture  définitive de l’équilibre entre éléments institutionnels constitutifs supranationaux et intergouvernementaux, les chefs d’ État ou de gouvernement coiffant le Conseil et la Commission, dans une certaine réminiscence du Plan Fouchet, au sein d’une Europe qui pourrait, à son tour, glisser, sur le plan des matières intégratives, vers une «Europe à géométrie variable», plus proche de l’ «Europe à la carte» que de celle «à plusieurs vitesses».

           

      B.- Un processus d’attaques frontales de la Commission, en tant que rouage central  et apolitique de la «méthode communautaire».

      On a souvent présenté la crise décisionnelle et, plus largement, politique de 1965, provoquée par le Général de Gaulle, comme étant un incident, certes fâcheux, mais temporairement dénoué par  le Compromis de Luxembourg, de 1966, suivi de réformes «constitutionnelles» ultérieures, rétablissant la situation ante. Il s’agit d’une lecture erronée, car, cette crise, qui  correspondait à une attaque frontale de la Commission, au niveau de  sa base supranationale d’apolitisme, de  son initiative législative et, au-delà,  de son rôle de promotion de la construction  européenne,  ancré dans la méthode communautaire, a ébranlé les fondements supranationaux des  Communautés européennes  et  a laissé des séquelles permanentes. La seule réparation ultérieure fut celle d’un retour à la règle  de la majorité qualifiée, étendue, progressivement, à de nouveaux champs de décisions, par l’AUE et les traités de révision subséquents, encore qu’une Déclaration, jointe au traité de Lisbonne, ressuscite l’idée de base du Compromis de Ioannina (possibilité d’un calcul  spécial  de la  minorité de blocage, dans le sens d’un abaissement de son seuil, à l’intérieur de certains paramètres), pour  aboutir, de façon consécutive, à une sorte de veto suspensif (mais collectif), qui rappelle quelque peu le Compromis  de Luxembourg et de ses de facto effets de veto.

          1° Sur le plan de l’apolitisme, le reproche du gouvernement français fait aux commissaires d’être des  «apatrides», réunis au sein d’ «une technocratie, en majeure partie étrangère, destinée à empiéter sur la démocratie française» (propos rapportés par Jean Monnet, dans ses Mémoires), a conduit à l’éloignement de l’approche néo-fonctionnaliste de départ, selon laquelle il fallait une Commission composée, dans sa majorité, de technocrates  et d’autres personnes sans passé politique (formule maximaliste) ou qui n’auraient pas, dans la période précédant leur nomination, de mandat politique, d’élu, voire de membre de gouvernement – divers niveaux d’assemblée  et de gouvernement: fédéral-  central, fédéré, local— ou  de dirigeant de parti politique(formule minimaliste). Aussi, après la Commission Hallstein,  a-t-on  procédé, de façon croissante, à des nominations, au collège des commissaires, de personnalités politiques– ayant même assumé, souvent,  des fonctions politiques de haut rang –, qui  abandonnaient leur mandat politique  d’élu et de ministre pour siéger à l’exécutif de Bruxelles. Pareil processus de politisation a connu son point culminant au sein de la Commission Barroso II, avec 2 anciens Premiers ministres, 1 ancien ministre-Président de Land, 16 anciens ministres, 4 anciens députés, 1 ancien  élu régional et seulement 3 commissaires répondant à la définition de technocrate. Une telle composition politisée de la Commission, accentuée aujourd’hui, dans une sorte de Conseil bis, hypothèque les traits constitutionnels supranationaux du collège des commissaires et, notamment, ceux de leur  indépendance fonctionnelle et de leur  caractère non représentatif des États membres, dont ils doivent être de simples ressortissants. 

      2° Quant à la méthode communautaire, basée, en amont, sur l’initiative législative d’une Commission apolitique, et, en aval, sur des décisions de plus en plus (depuis l’Acte unique européen) majoritaires du Conseil (progressivement, depuis le traité de Maastricht, en codécision avec le Parlement européen), elle a, depuis, souffert à plus d’un  titre.

       a.- Au niveau de l’initiative législative, la politisation de la Commission fera  rejaillir, en son sein, certaines difficultés d’articulation-agrégation des intérêts nationaux, avec des dénominateurs de propositions législatives plus bas; elle ralentira, progressivement,  le rythme de leur présentation, surtout sur des questions de plus grande importance; elle incitera le collège à privilégier, dans ses propositions, de textes de directives plutôt que de règlements,  de directives générales plutôt que détaillés (surtout depuis le Protocole rattachée au traité d’Amsterdam «Sur l’application des principes de subsidiarité et de proportionnalité »); elle favorisera les initiatives législatives «hétérophotes»,  aux dépens des initiatives «autonomes» (ces dernières évaluées à 10% de l’ensemble, selon une affirmation du Commissaire Barnier, de 2001), avec ainsi  une propension pour  des initiatives qui constituent, de  «simples contributions  au programme opérationnel annuel du Conseil» (selon les termes critiques  du Parlement européen --  résolution du 5.12.2002) ou des suites aux invitations  de la présidence semestrielle ou, encore,   du Conseil européen, comme aussi, cette fois-ci en vertu d’une  disposition du traité de  Maastricht, réitérée-renforcée depuis, du Parlement européen (dans ce dernier cas, toutefois, il s’agit de demandes d’institution supranationale); combinée à l’introduction du principe de subsidiarité, elle  accentuera davantage cette timidité législative.

        b. - Pour ce qui est des décisions à adopter selon la règle de la majorité, notamment qualifiée, en Conseil, la crise de 1965 et  l’arrangement du  compromis de Luxembourg, introduiront  une sorte de veto (veto considéré suspensif pour les Cinq et quasi définitif pour de la France), pour des cas d’intérêt important d’un ou de plusieurs partenaires. Aussi, avons-nous assisté, depuis et, surtout, jusqu’à l’AUE (l’AUE a, bien qu’indirectement, voulu rompre avec ce recours au compromis de Luxembourg, en étendant le recours à la majorité qualifiée), à des cas de recours au veto (et non pas seulement de la part des Britanniques), complexifiant (cacophonies, retards, dénominateurs commun fort bas) le recours au votre majoritaire, soit l’adoption de législations  rapides et cohérentes, et obligeant la Commission de tenir compte de ce risque (veto) dans la teneur de ses textes de  formulation initiale de ses propositions législatives et ou de leur reformulation, en médiation, pour rencontrer l’aval du Conseil.


     C.- Une Commission doublée dans son rôle  de moteur de l’intégration européenne, par  l’affirmation et, ensuite, la constitutionnalisation du Conseil européen

      1° Dans le climat d’intergouvernementalisme du début des années soixante-dix et face à une Commission politisée et affaiblie par la crise de 1965, Jean Monnet a pris l’initiative de déblocage du système, par une nouvelle instance, d’un niveau d’influence  plus élevé et forcément plus politique, celui qu’il qualifiera de  gouvernement provisoire européen, pour souscrire, en 1974, à l’appellation «Conseil européen». Il devint ainsi l’instigateur d’une instance intergouvernementale (Conseil européen), dont il admettait pourtant l’ambiguïté et la fragilité,  «chargé[qu’il—le Conseil européen-- était]    de grandes chances et de risques en proportion»(Mémoires).

     L’introduction du Conseil européen dans le système, avec une philosophie de moteur de l’intégration européenne, moteur, certes, intergouvernemental, coiffera, progressivement, d’un point de vue politique,  les autres institutions aux fonctions et aspirations gouvernementales, soit la Commission et le Conseil. Pour ce qui est, plus spécifiquement, de la Commission, le Conseil européen assumera de facto, déjà avant le traité de Lisbonne, un  rôle directionnel dans les grands dossiers de «spill-over» intégratif, inscrits dans le tandem «approfondissement-élargissement». Et bien que le Parlement européen ait  toujours critiqué cette de facto substitution, dans le processus d’approfondissement-élargissement, et appelé la Commission et son président (pourtant, membre à part entière du Conseil européen) à sortir de leur état de résignation,  l’exécutif de Bruxelles --  plongé  aussi, ultérieurement, dans la crise de ses relations avec le PE, en 1999 ---, n’a jamais pu  retrouver  le leadership du temps de Jacques Delors et   s’est effacé sans réaction créatrice devant ce processus de de facto substitution.

          Le chemin fut ainsi pavé pour l’entrée «constitutionnalisée» du Conseil européen dans le schéma des pouvoirs publics du traité de Lisbonne, dans une cohabitation antagonique  de gouvernance avec la Commission. 
                   

    2° L’année 2009 est celle de l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, qui a donné, pour la première fois dans l’histoire institutionnelle de la CE/UE, un statut «constitutionnel» au Conseil européen et lui a conféré d’importants pouvoirs, avec, pour les principaux, une intervention, en grande partie constitutive, à l’égard des autres institutions et dirigeants européens  aux fonctions gouvernementales, soit  de la Commission,  de son président, de son vice-président et Haut Représentant pour les affaires étrangères et de sécurité, ainsi  que du  Conseil.

    L’impact  négatif du traité de Lisbonne sur le rôle intégratif de la Commission fut majeur, s’inscrivant, d’ailleurs, l’avons-nous dit, dans une courbe descendante d’affaiblissement du collège des commissaires. Quant à ses principales manifestations, elles se résument comme suit :

     a.- Le Conseil européen assume, désormais, des fonctions essentielles en politique étrangère et sécurité commune et a  une emprise, par son pouvoir de codécision, sur la nomination et la cessation des fonctions du Haut Représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité; il  pénètre et domine aussi le champ des relations extérieures de la Commission, en coinvestissant-imposant, ce même  Haut Représentant, aux fonctions de vice-président de la Commission, chargé des relations extérieures et  de la   coordination  des autres aspects de l’action extérieure de l’Union (certes, avec l’accord du président du collège, qui, pourtant, depuis le traité de Nice, était seul maître des nominations des vice-présidents du collège, de l’attribution de ce portefeuille de relations extérieures –comme, également, des autres portefeuilles --, et, in fine, du renvoi des commissaires —dans ce dernier cas, et jusqu’à Lisbonne, avec l’accord du collège). Il  viole, du même souffle, les principes de  solidarité et d’égalité  des commissaires.  Mais, chose de loin plus grave pour l’évolution supranationale du système, cette situation anéantit,  du point de  vue  constitutionnel, les aspirations de la  Commission, qui, en tant qu’exécutif de l’Union, souhaitait à être chargée, un jour, de façon autonome, à la fois des affaires étrangères et des autres facettes de relations internationales.

     b.-  La création d’un poste de président du Conseil européen (président bis, par rapport au président de la Commission, selon la formule du Premier ministre luxembourgeois Jean-Paul Juncker), à temps plein et de durée (mandat de deux ans et demi, renouvelable une fois) donne au Conseil européen une plus grande structuration et, sur le plan de la visibilité, une présence interne et internationale qui empêche l’évolution, tant espérée, dans une optique supranationale, de voir le président de la Commission assumer  ces rôles de représentation(interne et internationale) et de leadership, dans une logique plus fonctionnelle, face aux  présidences, jadis, semestrielles du Conseil européen (et, également, du Conseil), même si le TUE laisse entrouverte la porte de la nomination d’un président du Conseil européen ayant déjà un mandat communautaire, par exemple, de président de la Commission (interprétation a contrario, par rapport à la disposition du TUE,  qui interdit seul  le cumul avec un mandat national).

     Les relativement récents développements sur le poids de la présidence bis (du Conseileuropéen) confirment cette cohabitation  concurrente de  présidences et la préférence, sur des questions importantes de gouvernance et de politiques économiques, d’une méthode intergouvernementale plutôt que communautaire, favorisant, par ailleurs, le leadership du président sur Conseil européen, aux dépens des rôles du président de la Commission. En effet, pour se limiter à un important exemple de la période 2010-2011, portant sur la création d’une Task Force sur la gouvernance économique européenne et les principales mesures connexes de son actualisation (notamment, renforcement de la discipline dans l’application du Pacte de stabilité et de croissance, meilleure gestion des crises dans la zone euro, renforcements institutionnels  afférents etc.), le président du Conseil européen Van Rompuy  fut investi, dans ce cadre,  de rôles de coordination et de «honest broker» pour les  consensus requis (rôles jadis réservés à la Commission et son président), ce qui n’a, certes, pas manqué de provoquer quelques grincements de dents du côté du président Barroso et contribuer ainsi à une certaine implication ultérieure de la Commission dans ces dossiers. Et si, à cet égard, la personnalité conciliante du président Van Rompuy a su  arrondir les angles entre les deux institutions et présidences, rien ne garantit, institutionnellement, dans l’avenir, la préférence croissante, sur des questions de gouvernance économique et monétaire, de la méthode intergouvernementale par rapport à la méthode communautaire, sous un  Conseil européen plus interventionniste, avec un président moins pragmatique que M.Van Rompuy et plus idéologue, notamment en faveur d’une intergouvernementralisation- renationalisation du système.

   
     c.-  On observe aussi la création, sur le chef du Conseil européen, d’important pouvoirs constitutionnels sur les autres institutions et, également, sur des questions de haute importance gouvernementale, tels que les suivants (énumération non-exhaustive) : proposition à l’élection du Parlement européen d’un candidat pour la présidence de la Commission; nomination, in fine, de la Commission (préalablement approuvée par le Parlement européen); décision de modification du nombre de commissaires; établissement  de la liste des formations spécialisées du Conseil, autres que celles des affaires générales et des affaires étrangères; détermination du système de rotation égale à la présidence des formations du Conseil, à l’exception de celle des affaires étrangères; décision (sur initiative du Parlement européen et avec son approbation) fixant la composition du PE; établissement des critères d’éligibilité d’une candidature à l’adhésion; décision de lancement d’une procédure de révision – par la convocation d’une Convention ou par la fixation du mandat d’une  CIG). Ces pouvoirs constitutionnels font du Conseil européen un rouage essentiel  de la branche gouvernementale  de l’UE et le mettent ainsi en cohabitation de concurrence avec la Commission (d’où l’expression de Jean-Paul Juncker Commission bis), celle-ci se trouvant, de surcroît, au sein de cette gouvernance, face à deux, plutôt qu’un (le Conseil), organes intergouvernementaux,  et dans une situation de déséquilibre sur le plan du dosage supranationalité-intergouvernementalisme  de l’Union. Il en découle ainsi un changement d’équilibre institutionnel au profit du Conseil européen.  
   

D.-  La réduction  de la marge d’initiative  législative de la Commission,  à la suite du nouveau régime d’application  du principe de subsidiarité


     À une Union à vingt-sept membres, avec de surcroît,  dans nombre de cas, des parlements bicaméraux, un alourdissement et une paralysie des procédures et de l’œuvre  législatives pourraient  résulter de la mise en œuvre du Protocole sur l’application des principes de subsidiarité et de proportionnalité rattaché au traité de Lisbonne,   qui  prévoit, sur cette question, entre autres, les possibles prises de position  d’opposition des parlements nationaux  aux initiatives législatives de la Commission et l’obligation de celle-ci de justifier, dans un avis motivé, « la raison pour laquelle elle estime que la proposition est conforme au principe de subsidiarité».

       D’ailleurs, les avis motivés d’une majorité des voix attribuées  aux  parlements nationaux  sur le non-respect du principe de subsidiarité pourraient même conduire, in fine,  à l’abandon de l’examen de  la proposition législative, si,  en vertu  d’une majorité   de 55%  des membres du Conseil ou d’une majorité des suffrages exprimés au PE, le législateur estime que la proposition  n’est pas conforme au principe de subsidiarité (article 7, par. 3, point b) du Protocole).


E.- L’accélération de la cadence d’intergouvernementalisation de l’Union européenne


     Notre inquiétude grandit, lorsque nous constatons que ce processus d’intergouvernementalisation est appelé à se poursuivre. À cet égard, la lecture attentive des décisions adoptées en Conseil européen, les 24-25 mars dernier, sur le Pacte pour l'euro plus : coordination renforcée des politiques économiques pour la compétitivité et la convergence  ainsi que sur les modalités  d’établissement et de fonctionnement du Mécanisme européen de stabilité(MES)(qui  «sera institué par un «traité conclu entre les États membres de la zone euro, sous la forme d'une organisation intergouvernementale relevant du droit international public»), révèle l’orientation et la charpente de structuration intergouvernementale de cette nouvelle Europe économique et monétaire en devenir, sous  l’impulsion directionnelle du Conseil européen. Et pourtant, il est devenu évident, tout au long de ses six décennies d’intégration européenne, que «l’Europe a réussi làoù on lui a permis d’exister» (éloquente affirmation du Rédacteur en Chef du Bulletin quotidien Europe Ferdinando Riccardi), soit dans domaines relevant de sa structuration supranationale et de  sa méthode communautaire, les deux centrées sur la Commission européenne, avec l’insertion progressive du Parlement européen.

Panayotis Soldatos

 



Éditorial no 2, mars-avril 2011

 

L’ÉROSION  DE L’ESPACE PUBLIC NATIONAL ET EUROPÉEN

À L’ÈRE DE LA GLOBALISATION ÉCONOMIQUE 

Le déficit démocratique qui menace les fondements de notre culture politique

 

     Cette réflexion d’Éditorial s’inscrit dans une actualité européenne  chargée d’interrogations et de défis. En effet, dans le contexte de la crise économique internationale et, en particulier, de celle  de la zone euro (par ses maillons les plus faibles), des débats, certes, controversés, voire acrimonieux se déroulent sur la question de l’établissement d’une gouvernance économique au sein de l’Union européenne et, pour certains, de l’ approfondissement de ses institutions dans la direction de la supranationalité; ils révèlent ainsi  le besoin, fortement ressenti, de favoriser   la réhabilitation du rôle du politique dans la sphère des relations économiques et la volonté  de regagner  l’espace public  perdu dans la  mouvance de la libéralisation- déréglementation.

       Soulignons  aussi, en guise de préambule, que  nous n’allons pas, en dehors de nos précisions sur   divers aspects conceptuels de l’économie globalisée,  nécessaires pour la clarté de nos propos, nous livrer à une analyse économique,  ni à des prises de position sur les avantages et les inconvénients  socio-économiques du régime de libéralisation-globalisation des échanges que nous considérons irréversible.  Nous tâcherons plutôt  de circonscrire le déficit démocratique qui en découle et qui rétrécit  ainsi  l’espace politique, tel que nous le définissons ci-après, menaçant, à terme, ses fondements, qui sont, en même temps, ceux de notre culture politique. Quant au cadre de référence pour cet espace public, il est, dans ce texte, celui de nos démocraties représentatives dont les États membres de l’Union européenne et celui de l’Union européenne, elle-même, démocraties d’une compatibilité-comparabilité socio-économique et politique (malgré, certes, les évidentes asymétries).

     1° Avant d’aller plus loin dans la présentation  de cette évolution inquiétante  de l’espace public, nous procédons, dans ces prolégomènes, à la définition des termes-clé de notre raisonnement, qui fait appel aux notions d’espace public, de globalisation de l’économie, de technologies de l’information et de la communication (ci-après, TIC).

          a.- Nous avons recours à la notion d’espace public dans un sens  à la fois métaphorique et différent de celui de Habermas, qui l’a introduite, au début des années soixante, pour désigner «un ensemble de personnes privées, rassemblées pour discuter de questions d'intérêt commun». En effet, notre concept d’espace public que nous préférons au terme de système politique (cette «boîte noire» des théories systémiques, abritant les interactions des gouvernants et des gouvernés, autour d’une distribution de valeurs sociétales) correspond à une conception plus large de la sphère politique de nos sociétés : il renvoie, dans une double optique, à la fois structurelle et fonctionnelle, au faisceau de droits souverains exercés dans le cadre d’un État, au corpus organique des institutions publiques et, corrélativement, à leurs  compétences formelles et à leurs  capacités réelles de décision et d’action,  au corps  administratif qui prodigue les services publics, aux attitudes et comportements interactifs des gouvernants et des gouvernés autour du processus politique et, in fine, aux règles de participation au jeu politique et, notamment, de sélection du personnel politique, qui exercera les pouvoirs attribués à nos institutions de législation et d’exécution.  

           b.- Le concept de  globalisation économique que nous préférons à celui de mondialisation économique (phénomène déjà plus ancien) recèle, précisément, une  connotation qui déborde la sphère relationnelle pour entrer dans celle des liens structurels : il désigne, tout d’abord, des relations économiques d’échange (de biens, de services et de capitaux), décloisonnées, déréglementées, libéralisées, institutionnalisées (accords bilatéraux et multilatéraux de libre-échange et d’intégration), d’une aire régionale au départ, avec une tendance à la globalisation;  il renvoie, également, à l’effet structurant de l’OMC, d’une variété d’institutions et de réseaux  financiers-boursiers à rayon global  d’action et, surtout,  des  firmes  transnationalisées ; il fait, enfin, référence à la trame   des TIC, mondialement disponibles et technologiquement globalisées (Internet et réseaux sociaux; téléphonie mobile et multifonctionnelle, cellulaire et  satellitaire; réseaux de fibre optique; etc.).

       En termes d’impact, le verrons-nous, cette économie globalisée provoque le transfert  du centre de gravité de la vie économique des structures  étatiques ou sous-étatiques (unités fédérées, régions, villes), à caractère territorial, vers des institutions économiques, notamment transnationalisées,  à caractère fonctionnel et extraites de l’emprise du politique ; elle les place ainsi, pour l’essentiel,  dans l’espace  de la privatisation  et de la transnationalisation.

      2°Après cette démarche ponctuelle de conceptualisation, il convient de procéder à l’illustration, certes succincte,  de l’impact négatif (déficit démocratique) de la globalisation de l’économie, appuyée sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication, d’abord, sur espace public national (l’impact sur l’espace public de l’Union européenne sera présenté dans la rubrique 3°).

       L’impact de la  globalisation de l’économie sur l’espace public national  sera ici examiné à la lumière des deux principales manifestations de cette globalisation, du reste interdépendantes, soit : du processus  de libéralisation internationale des échanges (libre-échange des biens, des services et des capitaux) et  de déréglementation des flux économiques et, en particulier, des  transactions financières et boursières; de celui de la transnationalisation des firmes, colonne vertébrale de la globalisation.

           a.-  La vague de libéralisation  internationale des échanges, intensifiée depuis les  années  quatre-vingt-dix  et couplée  à des  déréglementations internes aux prolongements internationaux (notamment, dans les transactions financières et boursières), a eu plusieurs effets d’érosion de l’espace public que l’on peut appréhender comme suit :

              -  Le   processus de  libéralisation des échanges des biens  et  l’obligation afférente  de «standstill» (ne pas agir par de nouvelles barrières aux échanges,  tarifaires et non tarifaires) a rendu perméable, poreuse la  frontière de  souveraineté économique nationale; il en fut de même, en termes de perméabilisation des frontières économiques nationales, dans le secteur des services  et des capitaux, dont la libéralisation et un certain  degré de déréglementation ont provoqué une explosion des communications et des transactions (surtout financières et boursières), avec une impressionnante vélocité de circulation (rapidité- intensification). Pareille ouverture des espaces économiques nationaux  a conduit à un «rétrécissement» de l’espace public, dans la mesure où des pans entiers de  pouvoirs normatifs  souverains  (législatifs, réglementaires), attribuésaux autorités publiques pour le contrôle-réglementation  des échanges et des flux  financiers, se  trouvèrent  inopérants. Notons que ce «dessaisissement  du politique» prive les maillons faibles (régions et secteurs) de la société de législations et de politiques socio-économiques de protection, d’arbitrage et d’ajustement, ceci d’autant plus que l’on observe, entre autres phénomènes dysfonctionnels, l’augmentation des transactions spéculatives et  à grand risque sociétal.

               - Dans une économie globalisée, la déréglementation-intensification-rapidité des transactions financières et boursières  déstabilise (surtout, mais pas uniquement, dans les pays  les plus vulnérables), les économies nationales : les carences de réglementation rigoureuse des institutions financières, la spéculation, les insuffisances des régimes d’imposition(fiscalité), l’évasion fiscale  soumettent à dure épreuve les finances  des États  et les incitent ainsi à emprunter sur les marchés  des capitaux à des taux d’intérêt élevés (vu leurs situations déficitaires), creusant, dans un phénomène cyclique de rétroaction, leur déficit budgétaire et leur  dette et conduisant à  des mesures d’austérité et, par conséquent, à l’impossibilité réelle (matérielle) d’adoption de politiques socio-économiques correctrices, d’aide et d’ ajustement, ce qui constitue un «rétrécissement» du champ public.

             -  Ces formes  de «retrait»  des pouvoirs publics de jure (par les accords et normes de libéralisation-déréglementation) ou de facto (par le manque de ressources financières d’intervention, les déficits budgétaires, la dette  et aussi, parfois, une idéologie de non intervention), jouent comme un révélateur de l’«impotence » de l’État devant la globalisation et réduisent  sa légitimité utilitaire (satisfaction des besoins de la population), plongeant les citoyens dans un cynisme de désengagement face au  politique impuissant (crise de légitimité des institutions, absentéisme électoral croissant, difficultés de renouvellement qualitatif du personnel politique  etc.).  

             -   La globalisation  crée une interdépendance des économies nationales, les obligeant, pour éviter des délocalisations et obtenir des localisations d’entreprises (en particulier, de celles transnationalisées), à se livrer, entre elles, à une concurrence exacerbée, coûteuse en dépenses  publiques de stimulation, qui ne sont pas toujours économiquement  rationnelles et peuvent, par ailleurs, avoir des  conséquences sociales adverses. Il s’agit  notamment, de :  politiques de compressions salariales et de réductions des charges à l’entreprise;  politiques  d’aides excessives et sans obligations précises de résultat (allègements fiscaux; laxisme environnemental; subventions généreuses; accès privilégié, à peu de coûts, à l’énergie, aux infrastructures publiques,  aux services publics etc.);  politiques   macro-économiques  d’ «amaigrissement» du secteur public (fonction publique, services publics – transport, santé, éducation, recherche etc.). Cette situation représente une  importante érosion  de l’espace public, dans le sens de la diminution de  l’autonomie et de la  liberté réelle d’action du politique, sans égard toujours aux impératifs  des équilibres sociétaux et, dès lors, sans «intériorisation» optimale des effets  de la globalisation.

          b.- La transnationalisation des firmes  renvoie à la  présence d’une  grande entreprise, selon les diverses phases de la chaîne de production (bien et services) et de financement (exploration, recherche et développement technologique, financement, production, distribution), au sein de plusieurs économies nationales. Ainsi ces firmes, par un processus complexe de transmutation,  représentent  un ingrédient constitutif de la  globalisation dont elles  détiennent, en même temps,  les commandes.

     Tout d’abord, la disparition progressive des frontières économiques aux échanges incite  ces transnationales à un déploiement international dynamique, par des délocalisations-localisations, aux  buts multiples, soit : leur  rapprochement   des  marchés-consommateurs étrangers; la réduction  de leurs  coûts de production, pouvant être élevés au pays d’origine; l’obtention d’avantages découlant des  politiques socio- économiques (monétaires, fiscales,  industrielles, technologiques, énergétiques, sociales, de subventions, etc.) d’autres pays; leur accès au  «tissu conjonctif» de services, d’institutions scientifiques, d’infrastructures. Ensuite, ce déploiement leur est facilité par  le réseau des nouvelles  technologies de l’information et de la  communication,   colonne vertébrale des transnationales et élément structurant du système économique globalisé.

        Ces mouvements de transnationalisation et d’articulation globale des processus économiques et des réseaux financiers s’appuient sur des orientations, politiques et décisions desdites firmes, conformes à une rationalisation de leurs besoins et  intérêts économiques. Un énorme déficit démocratique en découle, dans la mesure où leurs  stratégies de déploiement  ne sont pas, en règle générale, le résultat   d’un  dialogue politique «gouvernants-gouvernés», mais, bien au contraire, reflètent des rationalités et stratégies  de déploiement d’acteurs économiques, conçues en  dehors des  institutions politiques représentatives de la volonté populaire (parlements, assemblées des collectivités territoriales, gouvernements), avec ainsi un déficit démocratique de fonctionnement de la société fort évident. Corrélativement,  l’autonomie réelle et la pertinence sociétale  des institutions publiques se trouvent   réduites, alimentant de nouveau le cynisme et le désengagement du politique  opéré au niveau du citoyen. 

          3°  Ce «rétrécissement» de l’espace public des  démocraties d’économie moderne  est ainsi présent, encore qu’à des degrés variables,  au sein des États membres de l’Union européenne; il les incite, dès lors, à la recherche d’une réponse collective (multilatérale) au déficit démocratique souligné, par la mise en commun de leurs espaces publics dans certains domaines de droits souverains et de compétences étatiques. En effet, l’intégration européenne  offre, aujourd’hui, l’occasion de revitaliser les espaces publics  nationaux en régression dans l’économie globalisée, en créant, au sein de l’Union européenne, un modèle de libéralisation économique compatible avec le souci de préservation de l’espace politique d’interventions  publiques ( celles de l’UE)  et de sauvegarde-promotion  du modèle européen de «marché social»; il l s’agit ainsi  d’y déployer  des politiques et des ressources de contrôle des impacts sociétaux négatifs de la libre circulation des biens, des services, des personnes et des capitaux,   d’adaptation structurelle, de correction des asymétries économiques, de  cohésion sociale et territoriale, de protection des acquis sociaux, de solidarité intereuropéenne et, in fine, de rempart face à la globalisation. 

      Cela dit, l’UE se heurte aux mêmes contraintes  de globalisation que ses États membres, ce qui explique son «essoufflement» dans le processus de développement d’un espace public qui amortisse les effets sociétaux  négatifs d’une libéralisation commerciale et, plus généralement, économique, européenne et globale. En effet, on observe, aujourd’hui, la difficulté de l’Union  d’élargir ses compétences de législations et  politiques, de renforcer ses institutions et processus décisionnel, de développer une gouvernance économique, de préférence supranationale, notamment, devant  la crise de la zone euro, d’imposer  de nouvelles et plus efficaces  réglementations, en particulier pour les transactions financières et boursières --  avec aussi un éventuel impôt  spécifique sur leurs mouvements spéculatifs --, de se doter d’un budget conséquent et  aux nouvelles ressources propres, à la hauteur de ces défis. À cet égard, et malgré les premières décisions  de régulation du secteur financier et de contrôle bancaire, les «paquets de secours et de thérapie» à destination des  Grecs et des  Irlandais, la décision de  nouvelles mesures  de stabilisation financière de la zone euro dans son ensemble et de leur institutionnalisation,  à partir 2013, le déficit d’espace public de l’Union demeure encore  important (on attendra, certes, avec le plus vif intérêt, les décisions du Conseil européen, des 24- 25 mars prochains).

    L’explication de ce positionnement encore  inefficace de l’UE face à la globalisation et ses pressions sur l’espace public réside dans les divergences profondes entre États membres que l’on peut regrouper dans quatre catégories. Tout d’abord,  il y a des pays  qui comprennent le besoin de rôles publics renforcés en cette matière mais résistent à  la rationalité sociétale d’un élargissement des rôles publics de l’UE,  mus  d’idéologie «souverainiste»,  y voyant un processus de limitation de leur propre espace public et de leurs droits souverains,  même si leur  pouvoir d’exercice au niveau national, dans  l’économie globalisée, serait, la plupart du temps, plutôt théorique, donc inopérant et  sans portée réelle. Ensuite, il y a d’autres États membres, le Royaume-Uni en tête, qui, chez-eux, s’opposent à tout régime public d’un quelconque  dirigisme et, conséquemment, malgré leur  adhésion  à l’Union, s’entêtent à considérer celle-ci  comme un cadre d’organisation-protection du libre-échange et de la libre concurrence et à s’objecter au  développement de son espace public; à ce propos,  l’affirmation de Margaret Thatcher, «Nous n’avons pas réduit le rôle de l’État avec succès au Royaume-Uni pour qu’un super-État européen vienne exercer une nouvelle domination depuis Bruxelles» est toujours d’actualité. Entre ces deux catégories, il y a, d’abord,  ceux qui accepteraient ces rôles publics d’intervention de l’UE mais qui souhaiteraient les asseoir sur un schéma d’intergouvernementalisme,  pour mieux les contrôler, selon ce qu’ils considèrent comme étant leur intérêt national et, dans le cas de grands pays, leur  aspiration à un rôle directionnel;  de l’autre côté, il y a les supranationalistes, voire les fédéralistes, qui prônent un espace public européen élargi, articulé autour d’une gouvernance supranationale, mais qui paraissent, de plus en plus,  minoritaires dans ce faisceau de tendances.   

          4° Quelques considérations finales devraient, tout d’abord,  nous permettre d’extraire de nos développements l’essence récapitulative de ce processus de «rétrécissement» de l’espace public national (a). Ensuite, un regard sur la scène européenne permettrait, sous certaines conditions,  de scruter cet horizon d’espace public  avec un peu plus d’optimisme : l’Union européenne aurait à accréditer l’idée de subsidiarité,  selon laquelle seul son système politique serait en position de structurer un espace public fonctionnel et utilitaire, capable de maîtriser l’intériorisation, dans chaque État membre,  des effets de la globalisation,  pour réduire  ainsi les vulnérabilités et maximiser les opportunités  afférentes (b).

       a.- En effet, sur le plan national, celui des États membres, la globalisation de l’économie rétrécit, l’avons-nous vu,  la sphère du politique et agit ainsi comme révélateur d’une série de phénomènes d’érosion de notre culture politique de démocratie représentative, soit : elle souligne l’impuissance (de jure ou de facto diminution du pouvoir  normatif souverain   de légiférer-réglementer) du système politique d’adopter des décisions-politiques  déterminantes dans de grandes questions d’économie globalisée et d’arbitrage sociétal; elle  génère, au sein des populations, comme sous-produit de cette impuissance, des sentiments de méfiance et de désenchantement  vis-à-vis des élus et du personnel politique, en général, qui minent la légitimité du système politique;  elle  entraîne le désengagement d’indifférence, voire de  cynisme  de pans entiers de la population  du processus politique et le désengagement  politique  d’impuissance de larges segments des élites,  sans exclure, parfois, des dérapages d’extrémisme politique;  elle contribue à un processus d’appauvrissement des budgets publics et, également,  de démantèlement progressif du Service Public (vu, ici, en termes structurels et fonctionnels); elle conduit à la dévalorisation du discours politique (oral ou écrit,  d’une optique aristotélicienne, soit «fondé sur la logique des valeurs (éthos),  comportant le logos d’un  raisonnement, avec argumentation et démonstration, et  dynamisé par le pathos),  au profit de messages à travers les  réseaux sociaux en voie de globalisation, messages épidermiques-épigrammatiques, éloignés de cette culture politique aristotélicienne, sans raisonnement et analyse globale, et dépendant, de surcroît, de moteurs d’Internet  commerciaux , qui ont leur propre agenda (de nature économique) et qui, en démocratie ( car, dans des régimes autoritaires, ces réseaux ont prouvé, de nos jours, leur utilité, en tant  que véhicules «substitutifs» d’expression-participation, en vue d’un processus politique démocratique), doivent  rester des instruments subsidiaires et non pas  substitutifs  du dialogue politique au sein  de nos institutions  publiques; elle introduit un schéma (au niveau des transnationales et des réseaux économiques-financiers-boursiers) de décisions sociétales prises en dehors de celui des institutions publiques représentatives de la volonté générale.

       b.- En revanche, au niveau de l’Union européenne, il y a un espoir, si le réalisme et la volonté des dirigeants nationaux prime, pour un  sursaut s’élevant au-dessus de la mêlée partisante des positions antagoniques mentionnées et susceptible de construire  un espace publicélargi, à la fois rempart  et tremplin gagnant face à la globalisation. Déjà, l’ordre juridique et  l’acquis communautaires (de l’Union),  ingrédients d’un fédéralisme juridique avancé, la Charte des droits fondamentaux, la citoyenneté européenne, l’initiative citoyenne, le corpus de pouvoirs publics de l’Union, bénéficiant d’une mise en commun de droits souverains, avec un faisceau substantiel de compétences, la  fonction publique européenne, les élections européennes, la construction progressive d’un espace de liberté, de sécurité et de justice, comme aussi de politique étrangère et de sécurité commune  représentent les principales  assises innovantes pour «plus d’espace public européen». Ces assises, complétées par  la finalisation du mécanisme  permanent de préservation de la stabilité financière, d’un  Pacte de compétitivité, complément essentiel du Pacte de stabilité et de croissance, et d’un cadre financier pluriannuel aux nouvelles ressources propres et suffisantes, le tout  sous un  système institutionnel de vraie gouvernance économique,   à dominante, souhaitons-le,  supranationale, élargiraient-approfondiraient ledit espace public et lui permettraient de générer un vaste patrimoine d’acquis communautaire de législations-politiques,  tourné vers la maîtrise des effets de la globalisation et la revitalisation des rôles  du politique  en cette matière. La révision des Traités et, surtout et en priorité, la réforme des mentalités devant ces impératifs et défis  globaux de notre siècle sont les préalables incontournables d’une telle mutation salvatrice.

   

     Car, seul l’espace public de l’Union européenne serait en mesure d’endiguer-renverser le processus d’érosion de l’espace public des États membres et de réduire ainsi le déficit démocratique que crée  le recul du politique sous les effets de  la globalisation. En effet, si les Communautés européennes des années cinquante ont réussi dans leur mission d’endiguer- enrayer  les conflits intra-européens et contribué, quelques décennies plus tard, à mettre fin à la division du Vieux Continent, l’Union européenne  pourrait s’ordonner, aujourd’hui, entre autres objectifs essentiels, au projet  de construction d’un espace public  européen élargi et innovant, capable de renverser la tendance à l’érosion de l’efficacité et  de la légitimité de notre  système politique, submergé par l’ économie globalisée qui nous menace de dérives libre-échangistes et d’un déclin encore plus accentué du  politique,  déjà en sérieux  déficit démocratique.

    

Panayotis Soldatos
Prochain rendez-vous  Éditorial (no 3)  en mai 2011.


 

  

Éditorial no 1, janvier-février 2011

Paru aussi, avec notre autorisation, dans le site web du Mouvement européen-France, 
le 18 janvier 2011


http://www.mouvement-europeen.eu/Edito-La-crise-economique-et-monetaire-de-l-Europe-et-sa


 

LA CRISE ÉCONOMIQUE ET MONÉTAIRE  DE L’EUROPE  

ET SA TRANSFORMATION EN    CRISE POLITIQUE

 DE L’INTÉGRATION  EUROPÉENNE 

 

     1° La crise de la zone euro a été suivie par l’observateur averti et  l’analyste spécialisé   sous un angle essentiellement sectoriel, celui, notamment, de son impact de fragilisation de l’économie européenne et du besoin d’une vraie gouvernance économique, plutôt que dans une optique sociétale globalisante.  En effet,  plusieurs problématiques  économiques  ont fait ou refait surface, liées, en particulier : aux «thérapies» macroéconomiques  à mettre en œuvre  sur un plan conjoncturel et  aux améliorations  structurelles afférentes, du  moyen et du long terme, et ceci tant au niveau des États membres concernés qu’à celui du système économique et monétaire  de l’Union européenne dans son ensemble. Un débat chargé de controverses et d’acrimonies  en résulta, mettant  au grand jour de profondes divisions au sein  des élites nationales et européennes sur les mesures à mettre en œuvre pour  secourir les États  de la zone en difficulté, rassurer le monde financier et boursier ainsi que les agences de notation  impliquées, procéder à  quelques  réformes structurelles de gouvernance. 

     Cela dit, les débats  suscités depuis ont révélé l’incapacité des élites dirigeantes, nationales et  européennes,  de prendre la mesure des enjeux et des  défis de la construction européenne et de trouver dans la crise de la zone le nécessaire tremplin pour oser  la grande réforme vers la vraie  gouvernance économique, voire, au-delà, vers une certaine fédéralisation «utilitaire» de l’Union. Pire, et c’est l’essence de notre propos ici, ces dirigeants  n’ont pas su et, pour certains d’entre eux, n’ont pas voulu  établir un constat objectif et circonstancié des coûts politiques de la crise  pour  le  processus d’intégration européenne dans son ensemble. Et pourtant, ces coûts  pour l’œuvre intégrative amorcée il y a une soixantaine d’années, en vue d’une Europe unie,  alimentée par la  logique processuelle «l’institutionnel, d’abord, l’économique après, le politique ultimement», sont d’une très grande  ampleur et intensité, avec, en cas de persistance, une redoutable   «capacité de nuisance»  au niveau du projet intégratif européen. Car, cette  absence d’évaluation  rigoureuse et multidimensionnelle  du risque politique au niveau de l’intégration, devant la persistance des crises économiques et monétaires de l’Union, est d’autant plus grave que, à l’extérieur, la vulnérabilité globale de l’Europe est profonde face aux grands États-nation  concurrents, grandes puissances ou puissances en émergence, et que, à l’intérieur, un regain de vigueur des   courants «souverainistes»,  qu’ils soient  eurosceptiques, europhobes, voire nationalistes et xénophobes, est à l’œuvre,   en déploiement inquiétant, encore que de façon asymétrique, à travers les États membres.

     Or,  l’intelligence  comparative  nous enseigne que les forces  intégratives  dans des  systèmes à déficit identitaire sont, précisément, appuyées  sur un raisonnement  utilitaire (encapsulé, dans le cadre du débat canadien sur  un fédéralisme utilitaire, par la formule  du  «fédéralisme rentable»), logique qui n’a pas échappé à  Jean  Monnet et aux  autres Pères des Communautés européennes,  tablant, au départ et toujours, sur l’interdépendance économique gagnante et  la  prospérité généralisée pour favoriser l’émergence d’un   sentiment d’appartenance, d’une loyauté systémique, d’une intégration  identitaire, dans le Vieux Continent.

     2° Dans cet ordre d’idées, la crise actuelle et les premiers «paquets de secours et de thérapie», imposés aux Grecs et aux Irlandais, dans l’attente de nouveaux «patients», sécrètent, au-delà de leurs  inconvénients socio-économiques, et de façon croissante,  des coûts éminemment politiques pour les gouvernements et — c’est notre propos ici – pour  l’UE : celle-ci  commence déjà à être  perçue (on peut, certes, contester, entièrement ou partiellement,  le bien-fondé de cette perception, mais, entre le monde perçu et le monde réel, c’est le premier qui compte dans la formation des attitudes et l’expression des comportements), par d’importants segments des populations concernées, comme  étant, par ces mesures de  «tutelle» économique, adoptées de concert avec  le Fonds Monétaire International, la complice  de la destruction progressive  d’un tissu social, de l’appauvrissement des maillons les plus faibles de la population,  de l’érosion accrue     de la souveraineté nationale ; ceci d’autant plus qu’elle  a accouché de son premier paquet d’aide, vers la Grèce,  avec retards et dans la cacophonie, que les prêts se font à  des taux d’intérêt supérieurs à ce que peuvent obtenir les  États membres (ici, prêteurs de la Grèce et de l’Irlande) sur le marché des capitaux   et que, dans le cas irlandais, on ne manque pas de prêter le flanc à une critique additionnelle, celle qui voit l’opération  davantage  comme  un sauvetage des Banques irlandaises et de celles de  grands pays les ayant «alimentées», le tout dans une incurie de politiques  et d’institutions bancaires, souvent  délétères.  Il en découle une profonde  déception et un «décrochage»  des populations   des deux pays concernés mais aussi, par un phénomène de «spill-over», de plusieurs autres pays économiquement vulnérables, face au  rêve et le pari européens, les deux jadis exprimés  par  la formule «l’utilitaire d’abord, l’affectif après»;  parallèlement, les élites «souverainistes» en profitent pour occuper progressivement le terrain, réduire, au sein des  élites européennes (notamment par le biais des élections pour le Parlement européen), les  précieux effectifs pro-européens et, in fine, remettre  en question  les finalités mêmes du processus d’intégration européenne, ainsi privé de sa justification utilitaire, surtout si la crise se prolonge et s’aggrave.

    À cet égard, et en dehors des récits impressionnistes des médias et de l’observation de mouvements de manifestations sur le terrain, des données quantitatives et méthodologiquement rigoureux de l’Eurobaromètre, publié sous les auspices de la Commission européenne, confirment  cette courbe ascendante de «désengagement» du public européen, de plus en plus sceptique au niveau du pari utilitaire de l’intégration européenne et de plus en plus distant sur le plan de l’appartenance européenne et des variables identitaires y conduisant. Sans pouvoir «étaler» ici les riches  données des plus récents  Eurobaromètres (les rapports des  Eurobaromètres standard sont publiés deux fois par an), nous nous limitons à quelques renvois  au dernier Eurobaromètre  disponible au moment de la rédaction  de cet Éditorial (Eurobaromètre  de mai  2010 (terrain), paru (rapport) en novembre  2010—la parution du prochain étant prévue pour février  2011) ; nous y relevons, à titre  de simples exemples d’illustration, deux types de  variables (les données, en pourcentage, ci-après, renvoient  à la moyenne de tous les États membres de l’UE) :

     a) L’Eurobaromètre  en question  souligne «la dégradation des opinions sur la perception des bénéfices de l’appartenance européenne», avec 53% de réponses positives au printemps 2010, par rapport à 57%, à l’automne 2009, et une augmentation, pour la même période, du pourcentage de ceux qui jugent que leur pays n’a pas bénéficié de cette appartenance (35%  au printemps 2010 par rapport  à  31% à l’automne 2009),  pour l’essentiel, en raison (invoquée) de la responsabilité de l’Union dans la diminution de la croissance économique et, corrélativement, de l’emploi  et du niveau de vie et, également, d’une érosion de sa capacité de défendre les intérêts des Européens dans l’économie mondiale (bien que 52 % des Européens y voient une telle capacité, ce pourcentage  est en recul de 9 points, par rapport  aux opinions de  l’Eurobaromètre de l’automne 2009, et de 14 points,  par rapport à celles  du printemps 2009).

     b) Outre ce coût, au niveau des attitudes d’appartenance utilitaire, il y a aussi, en corrélation, celui de l’érosion du degré  de soutien aux  politiques  et institutions de l’UE ainsi que des sentiments  affectifs-identitaires : le soutien à l’ union économique et monétaire avec une seule monnaie, l’euro,  diminue de 4 points par rapport à l’automne 2009 (même si  une majorité de 56%  en demeure favorable) ; la défiance à l’égard de l’Union européenne  connaît une hausse  de 7 points par rapport à l’automne 2009, passant de 40% à 47%; quant à l’appartenance identitaire, exprimée par une préséance de  nationalité, 46% des Européens se désignent, d’abord, par leur nationalité uniquement (contre  42% au printemps 2007) et seulement 3% se désignent comme Européens uniquement (4% au printemps 2007), les autres se désignant comme nationaux, d’abord, et Européens, ensuite (41% contre 44% au printemps 2007), ou inversement, comme Européens d’abord, et nationaux, ensuite (7%, contre  8% au printemps 2007); enfin, au niveau du sentiment d’être un citoyen de l’Union européenne, 62% répondent par l’affirmative (alors que 37% répondent par la négative), tandis que, au printemps 2009, 64% répondaient par l’affirmative. 

     3° Dans toutes ces données,  ce n’est pas  tant le pourcentage du recul qui importe  mais, plutôt, la tendance à l’érosion des perceptions utilitaires et identitaires, l’ampleur du faisceau d’indicateurs considérés, la  nette corrélation, in fine, en termes de causalité, de cette érosion, avec  les segments de populations le plus affectés par la crise économique, d’une part, les carences structurelles et fonctionnelles de l’Union, d’autre part.

     En effet, le recul de  ces  sentiments d’appartenance utilitaire et affective-identitaire à l’UE   est, d’abord, alimenté, de façon substantielle et croissante, par les ressentiments que provoquent les faiblesses de certaines  politiques de l’Union (notamment, du domaine socioéconomique, monétaire et des relations économiques internationales), conjuguées  à la pénurie des ressources budgétaires pour leur mise en œuvre, ainsi que par   la lente et insuffisante expression de la   solidarité européenne dans la crise  économique et monétaire de certains des États membres; il  est, également, accentué par l’incapacité décisionnelle des dirigeants nationaux et de ceux de l’Union de produire de nouveaux schémas institutionnels-fonctionnels, pouvant remédier efficacement et durablement à la crise, en prévenir d’autres et mettre l’Europe sur une trajectoire stable de croissance et de progrès socio-économique, face à l’ économie globalisée et ses grands acteurs, qu’il s’agisse de grandes puissances (États-Unis, Chine, Inde, Japon) ou de puissances  émergentes, intégrées dans le G20.

     À ce  dernier propos,  le récent quasi-plafonnement  du budget de l’Union (légère croissance de 2,9 % au lieu de l’augmentation de 6,2 initialement demandée par le Parlement européen) et la demande du gel «en termes réels» des dépenses de l’UE (du cadre financier pluriannuel après 2013), formulée par  le Président  Nicolas Sarkozy, la Chancelière  Angela Merkel et le Premier ministre  David Cameron, rejoints par leurs homologues néerlandais et finlandais (démarche révélant des réflexes nationaux),  ne pourront que réduire la crédibilité de l’action économique, interne et externe, d’une Union européenne à laquelle on refuse ainsi  les moyens de son action. Par ailleurs,  les hésitations du  Conseil européen, dominé par un couple  franco-allemand qui ne convainc personne de son  harmonie créatrice, affichée dans le discours politique, et par un gouvernement britannique qui favorise l’immobilisme, sont  évidentes : lors de sa réunion des 17-18 décembre 2010, il s’est limité à un «service minimum», celui de l’ accord en vue de l’établissement, pour  2013,  d’un mécanisme européen  permanent de gestion de crise et  de préservation   de  la stabilité financière de la zone euro dans son ensemble; aussi, a-t-il remis  à plus tard, avec un nouveau renvoi à des travaux préalables  de réflexion, la question d’une vraie  gouvernance économique, indispensable pour préserver la stabilité de la zone euro  et du marché commun,  lui-même. Et pourtant, on s’attendrait, dans une logique de proportionnalité, par rapport à la crise de l’Europe et de sa zone euro, à ce que le   Conseil européen se résolve à promouvoir   une réelle gouvernance économique d’ordre supranational,  dotée d’ un budget considérablement  augmenté et aux nouvelles  ressources propres, appuyée sur une substantielle convergence fiscale (selon des mécanismes afférents de décision majoritaire) et  bénéficiant d’un déverrouillage des compétences de l’Union  (compte tenu du verrouillage effectué par le traité de Lisbonne), pour éviter, notamment,  l’asphyxie économique et la dilution politique et sociale de la construction européenne  dans un océan libre-échangiste.

    Car,  pour reprendre les propos de Valéry Giscard d’Estaing, «si nous persistions sur  la trajectoire confédérale,  le risque serait que l’Union soit perçue, dans le monde, comme un grand marché à faible identité politique,  dans lequel la solidarité entre les États est sujette à des marchandages, qui avantagent le plus souvent les grands États, seuls capables de se faire entendre dans le monde» (discours à Bruxelles, le  10 novembre  2010).

 

Panayotis Soldatos



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ÉDITORIAUX  DE 2010

Éditorial no 3, novembre-décembre  2010

 

LES  FRONTIÈRES DE L’EUROPE ET DE SON PROJET INTÉGRATIF : déterminisme géostratégique et  géoéconomique   ou  géopolitique et géoculturel ?

«[… ]Personne donc, parmi les hommes, ne sait si l’Europe est entourée d’eau, ni d’où elle a pris son nom, ni quel est celui qui peut le lui avoir donné; à moins que nous admettions qu’elle a reçu le nom de la Tyrienne Europe,[…].Mais il est clair que cette femme était d’Asie et qu’elle n’est jamais venue dans la contrée que les Grecs maintenant appellent Europe ; ses voyages se sont bornés à passer de Phénicie en Crète et de Crète en Lycie» (Hérodote, Histoires, IV, 45 /Traduction P.Giguet, Hachette, 1864).

 

     1° Les fortes secousses  dans la zone euro, bien qu’initialement enregistrées dans un des maillons les plus faibles de l’Union européenne(UE), la Grèce,  ne devraient, certes, pas surprendre l’analyste averti de l’intégration européenne, sachant les situer au-delà des bien réelles incuries macroéconomiques grecques et de son secteur privé (incuries, du reste, en crescendo depuis  adhésion du pays aux Communautés européennes, en 1981) : elles sont  inhérentes aux faiblesses structurelles-fonctionnelles  de l’union monétaire de l’UE, hélas, fort  souvent répertoriées (application laxiste des fameux «critères de Maastricht», notamment au niveau de la dette  extérieure des candidats;  grande tolérance de  dépassements fréquents y afférant, après l’admission dans la zone euro, et  atteintes au Pacte de stabilité; absence de mécanismes décisionnels contraignants en cas d’incurie macroéconomique, grave et persistante; atermoiements dans la réalisation du projet de gouvernance économique et monétaire  européenne), comme aussi aux pressions spéculatives d’une déliquescence internationale dans le domaine  financier  et boursier, hors contrôle politique adéquat.

     Plus profondément, toutefois,  elles puisent leur déterminisme dans la «fuite en avant» du processus de construction européenne, fragilisé, sous la  pression des uns et  la résignation des autres, par un élargissement ininterrompu de membres, sans un approfondissement proportionnel  de  gouvernance européenne et avec nombre d’ admissions (dès le premier élargissement) de pays qui,  dans leur «bulletin de recevabilité», accusaient selon le cas, entre autres, de graves retards en  matière de  conformité à l’acquis  communautaire et/ou de flagrantes carences macroéconomiques  et de compétitivité et/ou de sérieuses réticences vis-à-vis des  objectifs monétaires, économiques et politiques  de l’UE. Il n’est, dès lors, pas étonnant que cette Union,  si vaste et si hétérogène, qui, de surcroît,  se précipite vers une zone euro hypothéquée par le  laxisme de certaines admissions et la carence  de contrôles et, plus généralement, de gouvernance, ait pu engendrer la dérive actuelle.  

    2° Dans cet ordre d’idées, la fragilisation de l’UE est, en bonne partie, attribuable à la prédominance, en son sein, de ceux qui veulent – et réussissent, jusqu’à présent,  malgré les quelques discrets grincements de dents chez certains États membres –  lui imposer, à l’horizon de la prochaine décennie, sans égard aux  insuffisances  institutionnelles-décisionnelles, un périmètre géographique qui la  rapproche des frontières, bien qu’incertaines dans leurs confins, du Continent européen. Aussi, s’ordonne-t-on, de façon inexorable,  sous couvert de solidarité et d’ouverture à l’ensemble des peuples européens, à une mouvance, aux motivations davantage géostratégiques et géoéconomiques que géopolitiques et géoculturelles, vers une Grande Europe (avec, la très prochaine intégration de l’Islande et de la Croatie, et, probablement, dans la prochaine décennie,  de tous les  pays balkaniques et de  leur tête de pont vers l’Asie, la Turquie, dans l’attente, in fine, des «mutations européennes» de la Norvège, de la Suisse et de l’Ukraine), assemblage hétéroclite  et incertain.   

     En effet, une telle   délimitation «généreuse» du périmètre européen et  sa transposition à l’UE, se heurte aux carences systémiques (juridico-institutionnels, politiques et économiques) à la fois de l’Union et des pays candidats et  comporte, de surcroît, des risques d’hétérogénéité accrue dans des cas  d’appartenance géopolitique et géoculturelle incertaine. Car, l’Europe, qui n’est pas, du point de vue  géologique-géographique,  un continent distinct, partageant avec l’Asie  une seule plaque tectonique, celle de l’Eurasie («l’Europe, petit cap du continent asiatique», selon la célèbre définition de Paul Valéry), et a fortiori l’UE,ensemble aux finalités intégratives fortes, ont besoin de frontières dont le tracé répondrait à une logique mixte, d’ordre à la fois  géographique, politique et historico-culturel; d’où l’impératif d’ une démarche complexe et délicate qui, du point de vue intégratif, devrait s’étaler sur le très long terme, selon les exigences du long, lent et complexe processus de l’évolution sociétale des États candidats, aux prises, selon les cas,  avec un développement économique disparate, des transformations politiques lentes, sinueuses et incertaines,  des mutations culturelles ambiguës et, dans certains cas, éventuellement, réversibles(vu leurs problèmes de minorités, leurs vulnérabilités aux flux migratoires incontrôlés, leurs fragilités de «nation-building», leurs sensibilités géostratégiques).

      En somme, les frontières de l’Union ne devraient  correspondre qu’à très long terme à celles de l’Europe, les deux toujours  définies par l’agrégation de variables géographiques, politiques et historico-culturels, avec, pour l’UE, l’ajout de l’élément «projet intégratif- finalité politique», s’agissant d’un «espace défini par un projet», la construction politique du Continent. À cet égard,  la réponse préalable  aux  questions fondamentales «Quelle capacité d’accueil  au niveau de l’Union  européenne?», « Quelle compatibilité systémiques des États candidats?» et « Quelle Europe et pourquoi faire?» demeure prioritaire.

    3° En guise de conclusions à cette réflexion, il convient de s’interroger sur les déterminants profonds de cet empressement et de cette dérive d’élargissement, alimentés par une définition fort extensive des frontières de l’Union.

     a.-Tout d’abord, il y a, clairement, le profond désaccord au sein des États membres sur les finalités ultimes de l’UE, oscillant entre la zone économique et la construction politique : la première pourrait  s’accommoder  de plus vastes espaces intégrés, tandis que  la seconde  exige une forte  cohésion,  non seulement économique, mais aussi institutionnelle, juridique, politique, culturelle, identitaire  et de finalités, déjà insuffisante, dans ce vaste et, de surcroît, en quête d’approfondissement concert de 27 États membres, et logiquement inatteignable  dans une Union qui s’approcherait, dans une prochaine décennie, de la quarantaine de membres.

     b.- À cette cacophonie de finalités, s’ajoute, voire  s’agrège  le jeu traditionnel d’équilibre de puissances, plusieurs des grandes puissances européennes abordant la question des frontières l’élargissement sous le prisme – oh! combien déformant! --    de leurs propres  intérêts nationaux, géostratégiques et  géoéconomiques, souvent à la remorque   de politiques étrangères de pays extra-européennes, avec, notamment, les États-Unis partie prenante de ce dialogue sur l’élargissement et les frontières de l’Union.

     Ce divorce fondamental et grave sur les finalités du processus d’intégration européenne, pourtant rempart dans un monde à la fois complexifié et globalisé,  et  ce jeu «traditionnel» d’intérêts nationaux de puissances européennes révèlent un paradoxe politique : en Europe, ont freine l’intégration  par cette  dérive de l’élargissement,  sans,   apparemment,  avoir tiré les bonnes conclusions et les enseignements de rationalité  que suggère un  système international, avec, d’une part,  la globalisation de l’Économie, et, d’autre part,  la concurrence constante et  soutenue d’États souverains, bien plus intégrés que l’assemblage d’États de l’UE (penser  au poids des   États-Unis et du Japon, à celui de la Chine et de l’Inde, sans oublier le Brésil et les autres  puissances émergentes qu’illustre le G20).

     Pour nous, une Union européenne élargie au gré des intérêts nationaux et des jeux de puissance de certains de ses membres et freinée dans son approfondissement institutionnel-décisionnel par l’incurie de ses dirigeants (nationaux et européennes), dotée d’une  monnaie unique sans gouvernance unique et sans approche  fédérale de  «péréquation», évoluant  sans finalité commune de projet intégratif et sans définition-valorisation de sa place dans le monde, court à la dérive libre-échangiste.

     Concluons, toutefois, sur une note d’espoir, vu que «les hommes n'acceptent le changement que dans la nécessité et  ne voient la nécessité que dans la crise» (Jean Monnet).



Prochain rendez-vous Éditorial en  janvier   de l’an 2011 que nous souhaitons heureux pour notre  lecteur et pour l’Union européenne.

  


 
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Éditorial no 2, septembre-octobre 2010

 

LA DÉRIVE DE L’«EUROPE-ESPACE» : LA FIN DU RÊVE DE CONSTRUCTION POLITIQUE DE L’EUROPE?

 

     Les diverses crises qui ont secoué  les Communautés européennes et  celles qui fragilisent, aujourd’hui, l’Union européenne (notamment : crise de la zone euro; crise en politique étrangère et de sécurité commune – malgré les récentes avancées, encore qu’à notre avis modestes et cacophoniques,  sur le plan du Service extérieur de l’Union;  crise dans  le domaine de la réforme de certaines politiques communautaires, dont celles de la Politique agricole commune et de la dotation d’un budget à la hauteur des besoins et des ambitions, européennes et globales, de l’Union) sont souvent analysées-expliquées de façon sectorielle, isolée, segmentée, sans référence suffisante à l’une des principales  raisons de ce rétrécissement du rêve  intégratif européen, celle d’un incessant  processus d’élargissement  vers d’autres États, qui s’est avéré hâtif, laxiste, sans approfondissement institutionnel et de politiques, sans préservation  de la philosophie initiale des Pères fondateurs, sans intelligence  comparative qui tienne compte de l’évolution du monde et, notamment, des pays concurrents de l’Europe.

     En effet,  une sorte de «pudeur»  suspecte ou, mieux, d’hypocrisie traverse le discours et les actions de la plupart des  dirigeants européens  (nationaux et de l’Union), en cette matière, l’élargissement ininterrompu   s’érigeant en vertu intrinsèque  du processus d’intégration européenne, en valeur quasi idéologique, devant laquelle devraient tous s’incliner, même ceux  qui osent,  sporadiquement,  soulever les «conditionnalités» nombreuses pour que les frontières du Continent européen  deviennent, à terme, celles de l’Union européenne.

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